Histoire intime d’une vente aux enchères (I)
TEXTE: PIERRE-LOUIS CHANTRE
L’Office des poursuites et faillites met régulièrement des
immeubles et des maisons aux enchères. Que se passe til
pendant ces ventes? Récit d’un cas surprenant.
– Désolé, on ne peut pas visiter cette maison, le propriétaire
refuse.
– Pourquoi?
– Je pense qu’il espère empêcher la vente aux enchères de
sa maison.
– Ça arrive souvent, ce genre de situation?
– Non, jamais.
– Et si j’appelle directement les propriétaires?
– Essayez toujours, mais ils vont vous envoyer sur les roses.
L’employée de la régie du Mail est très embarrassée par le
dossier des bâtiments A1435 et A1436 de Chêne-Bougeries.
Penaude, elle me propose d’aller voir les deux villas mitoyennes
de l’extérieur. Plusieurs personnes l’ont déjà fait. Elles en sont
même revenues très intéressées.
Quand même, qui va acheter une maison mitoyenne estimée 870
000 francs sans la visiter?
Pour me préparer à la vente aux enchères que je veux raconter,
je glane quelques infos sur le site internet de l’Office des
poursuite et faillites de l’Etat de Genève. J’y trouve d’abord la
photo de la baraque en question, vue de face: c’est une structure
en béton, rectangulaire, de style contemporain. Sa façade est
dessinée comme une grille à douze rectangles équivalents.
Quelques photos d’intérieur montrent un salon-salle à manger et
quatre chambres, le tout meublé moderne et chic.
J’examine aussi le dossier de l’OFP sur la maison, disponible à qui
veut l’obtenir. On y trouve d’autres photos grossièrement
imprimées en noir-blanc sur papier recyclé, une description
détaillée de «l’objet», avec le cubage, la valeur de rendement,
etc. C’est même tellement détaillé que la liste des servitudes –
illisible – prend douze pages. Enfin, je lis les appréciations de
l’ingénieur EPFZ mandaté pour expertiser la propriété. Il décrit
l’architecture de la maison comme «très spéciale», «froide»,
«d’allure terne», estime que la construction donne «une
impression extérieure d’objet mal fini», puis ajoute que ce genre
de bâtiment ne plaît qu’à un nombre limité d’acquéreurs
potentiels.
C’est mal parti pour un record de vente.
Mais toutes ces infos ne me suffisent pas pour écrire valablement
un reportage. Malgré le pessimisme de la régisseuse, j’appelle le
propriétaire, dont le nom apparaît dans le dossier. Selon le bottin
électronique, monsieur Bruno Schmid est technicien en
chauffage. Je tombe sur le répondeur: bonjour, accepteriez-vous
de me parler de votre histoire, que je comprenne comment vous
en êtes arrivé là? Je laisse mon téléphone, mais, à vrai dire, je ne
crois pas que monsieur Schmid va me rappeler. J’imagine un
homme effondré, endetté jusqu’au cou, bouleversé par la vente
de sa maison, à mille lieux de vouloir rendre sa mésaventure
publique.
Erreur: le lendemain matin, une voix féminine m’appelle, alerte,
ouverte. Elle a un léger accent alémanique.
– J’appelle de la part de mon mari. Il voudrait connaître vos
intentions avant d’aller plus loin.
J’explique et rassure: dans deux jours, j’irai à la vente aux
enchères forcée de leur maison, avec l’intention de décrire la
séance par le menu, mais, avant, j’aimerais comprendre le
contexte de la situation pour ne pas me pointer comme un bleu.
Sans autre besoin d’insister, madame Piantoni-Schmid m’offre un
bref topo:
– Cette vente aux enchères est la conclusion d’une histoire qui
dure depuis dix-sept ans. Notre maison fait partie des
nombreuses casseroles de la Banque Cantonale de Genève,
dont la Fondation de valorisation cherche à se débarrasser.
Quant à moi, vendredi, je vais essayer de racheter notre
maison familiale.
–
Aïe aïe, me dis-je, un coup de téléphone n’y suffira pas. Nous
prenons donc rendez-vous, mais pas à Chêne-Bougeries. A
Genève, dans le quartier des Pâquis. Là se trouve l’entreprise
familiale.
J’arrive dans de beaux locaux, spacieux, modernes. Au-dessus de
l’entrée, une énorme peinture de style contemporain. L’endroit
est calme, lumineux. On dirait un bureau d’architecte qui réussit.
Blonde aux yeux clairs, avenante, pimpante quadragénaire,
madame Schmid m’accueille avec un grand sourire. Dans la
même tranche d’âge en plus grisonnant, Bruno Schmid est d’un
abord tout aussi décontracté.
En résumé, ils me racontent l’histoire suivante: à la fin des
années 1980, sans que ce soit son métier, Monsieur Schmid se
lance dans la construction d’une villa qu’il espère vendre avant
qu’elle ne soit terminée. L’opération doit permettre un profit
rapide. Mais voilà qu’au milieu des travaux un crash immobilier
s’abat sur la région. Personne n’achète la villa, et Bruno Schmid,
qui comptait sur cette vente pour payer les entreprises de
construction, se retrouve avec une grosse dette. Il se tourne
alors vers la BCGE, qui lui avait octroyé un crédit de construction,
et qui refuse une rallonge. Dans le même temps, les taux
d’intérêts prennent l’ascenseur. La dette de monsieur Schmid
coûte de plus en plus cher. Et puis, un jour, il ne peut plus y faire
face.
Je n’entre pas trop dans les détails de la suite des événements.
En gros, le malheureux entrepreneur en herbe se retrouve dans
les bras de la BCGE, puis de la Fondation de valorisation de la
banque, chargée d’assainir l’état financier catastrophique de
cette dernière. Mais. en quatorze ans de suivi du dossier Schmid,
l’une et l’autre ne peuvent aboutir qu’à une vente aux enchères
forcée.
– Je vois bien que j’ai été con, mais je ne savais pas
comment faire et, du côté de la banque, on me disait: «Pas
de problème, on va vous sortir de là rapidement.» J’admets
ma responsabilité de départ, mais pourquoi n’a-t-on pas
réussi à trouver une autre solution pendant toutes ces
années?
– Et demain, si votre femme ne réussit pas à racheter votre
maison, comment voyez-vous votre avenir?
– Bah, nous irons habiter ailleurs. Notre famille va bien,
notre entreprise aussi. Je ne me fais pas de souci.
Ensemble, ils mènent une société de conseil en chauffage,
ventilation, climatisation et sanitaires. A leurs dires, l’affaire est
florissante. Bruno Schmid continue:
– Personnellement, je me fiche de perdre cette maison. Quant
on s’y est installé, on pensait y rester six mois. Je n’ai jamais
considéré que cet endroit était à moi. C’est surtout l’ego qui
en prend un coup avec cette vente. Quand j’ai vu les
annonces dans les journaux, j’ai eu honte. D’ailleurs, on n’en a
pas parlé à nos amis.
Je m’étonne, en passant, qu’ils acceptent d’en parler à un
journaliste.
Notre rencontre se termine sur une note d’espoir, de sagesse
aussi. Le lendemain, à 10 h 30, Brigitte Piantoni-Schmid va tenter
de récupérer la maison dans laquelle ses deux filles ont grandi
depuis dix-sept ans. Chèque en main, prête à s’endetter à son
tour, elle va enchérir face à des acheteurs qui menaceront de lui
enlever son nid. Comme elle ne connaît rien au monde des
enchères, elle s’est préparée en allant voir une autre séance
quelques jours plus tôt. Maintenant, elle se sent prête.
Mais la chose ne sera pas facile. Les hommes de la Fondation de
valorisation de la BCGE seront là. Et Brigitte sait qu’ils ont le droit
de miser pour faire monter le prix de l’objet.
– Moi qui suis pourtant une stressée, je me sens sereine. Et
puis, ma foi, si je ne réussis pas à acheter notre maison, la vie
nous offrira certainement autre chose…
Suite au prochain numéro.

