Fabian*
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de Fabian, et tu n’en reviens toujours pas.
Tu te dis avec ton intelligence et ton bon sens que c’est un peu
ridicule, que t’es au fond un blaireau de supporter, mais tant pis,
tu regardes le trophée de Fabian, un pavé en guise de coupe, un
moche truc de plus à mettre dans une armoire ou à la cave,
mais c’est celui de Paris-Roubaix, et tu repenses à toi et à
Fabian tout à l’heure. Tu revois le passage d'Aremberg, cette
saloperie de ligne droite infestée de trous, un grand huit à deux
roues, un shake parfum tape-cul, là où Boonen le superfavori a
explosé son équipe, trop sûr de lui en passant devant, en force,
mais Fabian a pris le relais, facile, et Boonen a sans doute eu les
socquettes un peu plus lourdes, la tronche aussi. Toi, tu gueulais
devant la téloche, pas trop vite, Fabian, pas trop vite, c’est trop
tôt. Plus loin, Hincapie, qui ne gagnera peut-être jamais à
Roubaix, a pété son guidon, un truc de ouf comme disent les
kids, t’avais jamais vu ça. Plus loin, sur le secteur pavé numéro
cinq, Fabian était devant et a attaqué, Paris-Roubaix est la seule
course où tu attaques de la tête; de devant, il suffit, si on peut
dire, de mettre tout ce que tu as et d’y aller, et Fabian y allait, à
Mons-en-Pévèle, un drôle de nom, Fabian était en train
d’écoeurer Boonen, mètre après mètre, personne ne rigolait, de
vraies gueules du Nord malgré l’alu, le carbone les boyaux en
soie et tout et tout, Fabian sortait les mecs les uns après les
autres, et toi comme un con tu étais à genoux et tu lui gueulais
que c’était le moment, qu’il fallait y aller, là, exactement là, et
Fabian y allait, juste un Russe dans sa roue, qui allait passer par
la fenêtre sur le quatre, au carrefour de l’Arbre, là où tu t’étais
un peu bourré la gueule au Picon-bière en 1998, l’année de
Ballerini. Restait plus qu’à tourner à droite, vent dans le nez, et
tenir, et Fabian a tenu.
Toi, t’étais content, et dans ce vestiaire, tu ne sais toujours pas
pourquoi, tu pourrais t’interroger sur le drapeau, la Suisse, tous
ces trucs, mais t’en as pas envie, une autre fois, parce que
Fabian a gagné Paris-Roubaix, et que tu te fous du reste, pour
un moment.
*Cancellara, cycliste

