La civilisation, selon Moritz
On a tort de se moquer de sa nonchalance assoupie. Lorsque Moritz
Leuenberger s'éveille, la nation se tord dans des hurlements de
ferraille écrasée. Sa dernière idée est criante: il faut emmener les
chauffards à la casse, – ceux qui roulent à 130 km/h dans les
agglomérations – pour qu'ils assistent à la démolition de leur
«automobile adorée». Aux images fortes, il ajoute les grands mots:
«Un Etat libéral ne peut presque rien faire contre les hommes qui
brisent volontairement les règles de civilisation.» Diable, un président
de la Confédération qui parle de «civilisation», l'affaire est grave.
Elle l'est, assurément. La Suisse alémanique doit faire face à de plus
en plus de décès sur les routes, causés par des chauffards cyniques
et irresponsables. Des fous de rodéos que rien n'arrête, ni amendes ni
retraits de permis. On peut comprendre que la police cherche des
sanctions plus dures. On saisit moins pourquoi un président de la
Confédération se lance dans la compétition d'idées Smith & Wesson,
façon shériff du Far West.
Car enfin, s'il est rageant de voir que les lois ne sont pas respectées,
il serait encore pire de les remplacer par des expéditions punitives.
Des autodafés. Quand on aura démoli les voitures des chauffards, que
fera-t-on, sur les places publiques, aux violeurs, aux pédophiles, aux
assassins? Et, si l'automobiliste recommence avec une autre voiture,
jusqu'où aller sans tomber dans la peine de mort? On n'ose imaginer
les dérapages barbares auxquels conduirait la tentation de trouver
des sanctions plus émotionnelles que celles des lois. Un monde assez
proche de la perte de civilisation chère à Mortiz Leuenberger.
Il serait temps que le président de la Confédération sorte de la
tentation populiste pour se souvenir qu'il y a une différence entre le
policier et le politicien. Dans la civilisation qui est la nôtre, c'est au
second que nous donnons le volant.
Ariane Dayer

