L’immense solitude de Lara
Star du jeu vidéo depuis dix ans, la virtuelle et sémillante Lara
Croft débarque sur nos consoles, plus belle et plus seule que
jamais
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Le septième volet des aventures de la plus grande star du virtuel
vient de paraître. Lara Croft, pilleuse de tombes immémoriales,
archéologue à l'opulente poitrine, ange exterminateur au sourire
antarctique, est de retour sur toutes les consoles de jeux. Aussi à
l'aise au milieu des flammes que dans l'océan, experte en
explosifs et pilotage d'engins variés et improbables, elle
concentre les propriétés archétypales des héros masculins
traditionnels qu'elle domine de sa grâce et de sa profonde
solitude. Car l'incroyable succès de la saga Tomb Raider n'est
pas dans la performance surhumaine d'une fille gracile capable
de sauver le monde sans altérer la nacre de ses ongles, il est
dans sa déréliction. Sur l'étendue gelée des pôles, au plus
profond de la canopée ou dans les abysses, Lara est
effroyablement seule et dégage un sentiment de fragilité que
n'altèrent pas ses prouesses herculéennes. Corollaire à sa
solitude, le silence obsédant qui meuble son quotidien
extraordinaire. Le génie de Toby Gard, son inventeur, aura été de
nous épargner les fonds sonores cauchemardesques pour ne
nous laisser çà et là qu'un souffle de brise, un crissement de pas
sur la neige, un chant d'oiseau, le halètement feutré qui scande
chaque effort et, soudain, venue du ciel, une douce mélodie
nimbe l’héroïne, puis s'en va sur la pointe des pieds en
s'excusant.
Homme cultivé, Toby Gard multiplie, dans le décor somptueux de
ses jeux, les références culturelles. Mosaïques romaines,
colonnades grecques, temples assyriens constellent le musée
imaginaire où passe son héroïne. Lara Croft est elle-même enfant
de la peinture, celle d’Edouard Hopper ou du peintre Andrew
Wyeth, cet apôtre de la désolation silencieuse qui peignit en
1948 Le monde de Christina. Allongée au milieu d’un océan de
verdure, une jeune femme de dos contemple un paysage
dépouillé, une ferme et sa grange attenante d’où la vie paraît
bannie. La facture hyperréaliste accroît le sentiment
d’inquiétante étrangeté que ressent le personnage. Quelque
cataclysme invisible s’est produit. Elle comprend soudain qu’elle
est seule au monde.

