Laura*
Tu es dans le vestiaire de Laura, c’est dans une salle de gymn,
quelque part dans la campagne vaudoise, où s’organise ce samedi-là
un meeting de boxe. Laura est une jeune boxeuse, et tu n’as jamais
vu de boxeuse, jeune ou non, à part dans un film d'Eastwood, mais
c’était au cinéma. Alors tu es un peu impressionné d’être là, à côté
des gants de Laura, des coques de Laura, ces trucs pour protéger les
seins, du short en satin rouge de Laura et même du protège-dents de
Laura. Plus tôt dans la soirée, tu as vu Laura boxer. C’était son
premier combat, il y avait un vrai ring, des lumières manoeuvrées un
peu maladroitement, du hard rock à son entrée, un show «à
l’américaine», disait l’affiche, sauf que le speaker était pas trop
Américain, lui, et avait du mal à annoncer le sponsoring de la
Boucherie Devantay ou de la Carrosserie Matthey. Bon, Laura s’en
foutait, elle était là pour la boxe, et toi, dans la salle, tu te disais
qu’elle avait du culot, parce que il y avait tout de même pas mal de
monde, et que l’autre, une fille de Grenoble, avait pas l’air commode.
Mais Laura s’est bien débrouillée, elle a sautillé comme une pro, a filé
deux ou trois jolis coups, en a reçu aussi, et a terminé les trois rounds
vivante, ce qui à ton avis était déjà pas mal. Malgré une défaite aux
points, Laura rigolait.
Toi, dans le vestiaire de Laura, tu ne sais pas trop si tu as trouvé cela
beau ou affreux, noble ou vulgaire, triste ou grandiose. Tu t’es
demandé si les mecs trouvaient cela sexy ou non, si toi tu trouvais
cela sexy ou non. Laura riait, et comme un vieux con, tu t’es dit qu’il
valait mieux ça que de traîner dans le hall de la gare de Fribourg (au
hasard), habillée en demi-pute avec de jeunes imbéciles à casquette
blanche, mais cela ne te renseigne pas plus sur ton (dés)amour de la
boxe, sur ton (dé)plaisir de voir Laura boxer.
Mais boxe, Laura, boxe, et garde ton sourire si tu peux.
*écolière, quinze ans, boxeuse à ses heures

