HISTOIRES DE L'ART

Les peine-à-jouir du ballon rond

L’entraîneur de football se caractérise aujourd’hui par sa
théâtralité, son manque d’humour et une absence totale de
plaisir

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Il fut un temps où les entraîneurs de football étaient des
gentlemen. On se souvient de Stefan Kovacs à l’Ajax Amsterdam
au début des années 1970 ou encore de Bob Paisley à la tête des
Reds de Liverpool à la même époque. Hommes de fer et
donneurs d’ordres impérieux avant le coup d’envoi ou durant la
pause dans les vestiaires, ces grands manitous du ballon rond
savaient l’inanité des hurlements et autres démonstrations
lyriques proférés pendant la partie. Le sort en était jeté, le jeu ne
leur appartenait plus. Cette retenue était une leçon d’humilité, et
il y avait de la grandeur dans ce silence marmoréen. Or, cette
époque est malheureusement révolue. Sur le modèle de Gilbert
Gress à Xamax et de Luis Fernandez à Paris Saint-Germain, le
coach s’est mué en bouffon du désespoir. Voyez Arsène Wenger
et Lucien Favre, entraîneurs d’Arsenal et de Zurich, pourtant si
calmes et réservés hors des stades ou pendant l’interview. Une
fois sur le gazon vert, ça pleure, ça vocifère, ça proteste, ça
gesticule, ça trépigne, ça s’effondre. Tour à tour Sisyphe boitant
son rocher, Caton fulminant contre Carthage, Harpagon traquant
sa cassette ou Agnès sanglotant la mort du petit chat, ils offrent
l’image perpétuelle d’hommes en colère. Surtout, ils nous
effarent par l’évidente et totale absence de plaisir.
Cette répulsion à l’égard du bonheur nous renvoie à l’une des
plus étonnantes représentations de l’accouplement humain. En
1493, Léonard de Vinci dessina l’acte sexuel en coupe
anatomique sagittale. L’homme, efféminé, est représenté en
entier et avec précision, cependant que la femme, réduite à un
tronc, laisse voir un appareil génital proprement bâclé. La
position du coït, en station debout, est des plus inconfortables et
ne prédispose aucunement à la recherche de la jouissance. La
poitrine flasque et tombante de la femme ainsi que la mine
désenchantée et renfrognée de l’homme attestent d’un dégoût
réciproque. La mécanique du sexe se substitue au plaisir comme
la pornographie à l’érotisme. Nos entraîneurs devraient y
réfléchir: leurs vitupérations, elles aussi, sont obscènes.

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