Faits et préjugés
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Le 24 janvier, José Manuel Barroso, président de la Commission de
l’Union européenne, annonçait les grandes lignes d’une politique
énergétique en proclamant que le temps était venu de «considérer
le nucléaire avec moins de préjugés».
C’est une bonne idée. L’Europe est aux abois en énergie. Elle
dépend de la Russie pour 50% de son gaz et 30% de son pétrole.
Les gisements de la mer du Nord s’épuisent rapidement. Le Moyen-
Orient est une poudrière dont seuls les Américains ont la maîtrise. Il
faut donc diversifier. On n’a pas le choix. C’est ça, le fait.
Mais ce n’est pas un discours politique facile à faire passer. Le
peuple nourrit de sérieux «préjugés» contre le nucléaire. Depuis
Tchernobyl en 1986, on n’a pas mis un réacteur en chantier. Car le
fait qui s’est passé avait nourri le préjugé selon lequel le coeur d’un
réacteur pouvait fondre et que cela tournerait à la catastrophe.
Dans les années 1970, on prétendait que ce fait n’arriverait pas
avant dix mille ans. Il a suffi d’attendre dix ans pour que le fait
advienne.
Pendant vingt ans, le préjugé de la fusion du coeur a donc régné en
maître, nourrissant les victoires électorales du Parti écologiste dans
tous les pays. Un fait était devenu un préjugé. Alors que le destin
d’un fait est de s’évanouir dans la conscience collective. Il faut de
solides commémorations pour rappeler que l’Holocauste a eu lieu.
Grâce au surgissement d’un mouvement politique, le fait nucléaire
est demeuré un fait.
On doit donc s’intéresser aux campagnes organisées pour que le fait
devienne un préjugé. Quels sophismes, quels mensonges éhontés,
quelles invocations rituelles à la science seront utilisés pour ce
lavage collectif des cerveaux? Nous n’apprendrons rien d’exact sur
le nucléaire, mais nous savourerons l’invention littéraire des
spécialistes de la communication.

