T’as le look, cocotte!
Il se passe des choses incroyables dans les hôtels. Au Crown
Plaza, l’autre jour, une relookeuse, pardon, une conseillère en
image, venait instruire une septantaine de femmes sur leur style.
Nouez votre ceinture!
TEXTE: BÉATRICE GUELPA
La relookeuse, c’est Myriam Hoffmann. Treize ans d’expérience,
une boîte à elle, Première impression, et une aura violette ce
soir-là.
− Ça va le micro? Est-ce que vous m’entendez? Je ne peux pas
le mettre plus près, sinon je vais l’avaler. Bon, je suis ravie de
voir que vous êtes toutes aussi resplendissantes, les unes que
les autres! Je tiens à remercier le Bon Génie qui m’a prêté ces
tenues. Ça va le micro? Alors, commençons. Cette soirée est un
amuse-bouche, je ne vous parlerai que d’une toute petite partie
du conseil en image: le style.
Ce soir, nous avons droit à la partie théorique. Pas question de
transformer le salon de l’Hôtel Crown Plaza en cabine
d’essayage. Quelques femmes ravalent leur déception en
reluquant les vêtements suspendus sur des cintres à côté du
rétroprojecteur. Il y en a pour 22 000 francs, mais ça ne se voit
pas. Myriam, professionnelle, a une heure trente pour nous
convaincre de passer la voir, un de ces jours. Alors, elle va droit
au but. Selon une étude américaine, l’impression qu’on se fait
des autres se forge dans les trente premières secondes de la
rencontre. J’en suis encore à me demander pourquoi c’est
toujours aux Etats-Unis qu’on cherche le plus que déjà la
conseillère se lance dans la statistique.
− Cette première impression est composée à 55% par tout ce
qui se voit, 38% par ce qui s’entend (voix, accent, débit,
intonation) et 7% par le contenu du message. Autrement dit,
93% de la première impression se fait à partir du non-verbal.
J’ai une pensée émue pour celles et ceux qui ont servi de
cobayes aux scientifiques américains. Quel genre d’électrodes
faut-il planter dans les cerveaux pour arriver à un résultat aussi
détaillé? Mais je m’égare. Myriam entre dans le vif du sujet.
Autant vous le dire: c’est le genre de soirée qui rend
égocentrique. Au fur et à mesure que les photos des mannequins
défilent sur le rétroprojecteur, chacune cherche à se caser dans
l’une des huit catégories définies par Myriam. Je n’échappe pas à
la règle. Je me cherche. D’ailleurs, ai-je un style?
D’abord, il y a la classique. «Une femme qui aime être dans la
norme», qui peut avoir «une façade un peu austère et laisse peu
passer ses émotions.» La conseillère décrit la classique comme si
elle la connaissait personnellement. Ses couleurs préférées, sa
difficulté à se «déshabiller le week-end», et donc «à lâcher
prise». Elle n’a presque pas respiré pendant la description, balaie
maintenant l’assemblée d’un regard interrogateur.
− Qui peut-on classer dans ce style? Claire Chazal, Hillary
Clinton, Grace Kelly, Catherine Deneuve, Anne Sinclair.
Aucun doute, ce n’est pas moi.
Deuxième catégorie, la citadine ou l’actuelle.
− Elle a un job, une maison, un mari, des enfants. Elle aurait
aimé avoir un look un peu plus sophistiqué, mais sa vie ne le lui
permet pas.
Ma voisine raccroche son portable, agacée: «C’est pas le
moment, je te rappelle!» Myriam poursuit:
− Elle aime ce qui est moderne, elle est très ouverte, a un côté
international, elle côtoie beaucoup de gens, d’où la neutralité: ça
ne gêne personne.
Qui, par exemple ? Nathalie Baye, Nicole Garcia, Juliette Binoche,
Charlotte Rampling, Isabella Rosselini.
Là, elle commence à m’agacer, Myriam. Faut avoir son master en
Gala pour comprendre ou quoi? Parce que la question est
d’importance? Suis-je dans cette catégorie? Un doute m’effleure.
Mais déjà, elle enchaîne:
− Le troisième style, c’est l’artiste. Elle utilise son image pour
faire passer ses états d’âme. C’est le genre de femme auquel il
vaut mieux ne pas parler lorsqu’elle porte du noir. Elle déniche
des habits aux puces, il y a un côté ethnique dans sa garde-robe.
Qui? Bjorg, Catherine Lara, Jeanne Masse, XXX des Rita Mitzuko,
Zazie.
Léger brouhaha dans la salle. Myriam ponctue sa présentation en
brandissant une jupe hyperbariolée avec chemisier à rayures.
«Mais ça jure!» lance une rebelle dans le fond. Regard
condescendant de Myriam, qui poursuit avec la quatrième
catégorie.
La dramatique. Ma préférée, à cause du nom. J’ai l’impression
que je vais voir sortir une vamp du rétroprojecteur. Et ce n’est
pas tout faux.
− Elle aime se faire remarquer, la dramatique. Elle n’est pas du
genre à porter des volants ou des dentelles. Elle privilégie la
structure. Elle affine encore:
− Vous la reconnaissez quand elle marche, on entend ses talons.
J’aurais donc un côté dramatique… Myriam complète: «Quand
elle parle, on l’écoute.» Raté. Qui suis-je, alors? La gamine, celle
qui a «un côté ado à 20, 40 ou 60 ans, un visage candide,«une
silhouette assez menue». Euhh… «Elle a besoin de vêtements
près du corps, porte des talons plats, Mais elle peut être sexy le
soir.»
Cette fois, Myriam sort un ensemble monstrueux, T-shirt rose fluo
et pantalon vert, casquette rose bonbon. L’audience partage
mon scepticisme. Il n’y a aucune gamine dans la salle.
Sixième catégorie: la naturelle, pas franchement branchée
fringues, qui aime le confort.
− Tout est un peu vieilli, délavé dans sa garde-robe. Ce n’est pas
une fanatique des bijoux. Quand elle en porte, c’est un collier en
bois. Elle est du genre à se tirer les fils du collant, à se tortiller
dans sa jupe serrée. C’est une femme très spontanée, amicale,
qui ouvre sa maison.»
Il y a encore la Parisienne, «le plus sophistiqué des styles. C’est
la caricature de la Française. Qui? Line Renaud, Claudia
Schiffer.» Je n’y connais pas grand-chose en mode, mais, de là à
mettre Line Renaud et Claudia Schiffer dans le même sac, faut
oser!
La présentation s’achève. Myriam a gardé son style préféré pour
la fin. «La romantique. La plus féminine de toutes.» Celle qui doit
toujours «être impeccable même pour ouvrir au postier» et a «un
faible pour les chaussures. Dans une boutique, vous la
reconnaissez immédiatement. Elle doit toucher, la romantique!
Si c’est doux, elle essaie. Si ça gratte, elle ne regarde même
pas.» (sic!)
Les vêtements du Bon Génie font un tabac, cette fois. Myriam
refroidit les ardeurs: «Je sais, la romantique, c’est l’une de ses
caractéristiques, elle fait toujours l’unanimité. Mais il y a une
différence entre celles qui aiment et celles qui le portent! Vous
avez des questions?»
La femme assise à côté de moi est en ébullition depuis un
moment. Elle craque: «Comment voulez-vous qu’on s’identifie à
des mannequins?» Piquée au vif, la conseillère défie: «Je peux
passer dans les rangs et prendre des exemples si vous le
désirez.» Personnellement, je suis contre. Je me recroqueville sur
ma chaise en camouflant comme je peux mes vieilles bottes et
mon jeans couçi- couça. Mais Myriam rôde déjà dans les rangs.
Première victime: une fille en tailleur strict bleu marine, qui
s’excuse: «Je sais, c’est classique, je sors du bureau, je ne suis
pas toujours comme ça.» Myriam se rapproche. Ça y est, je sens
ses yeux violets se balader sur ma chemise synthétique. «Vous
pouvez venir, s’il vous plait?» Bingo. Me voilà plantée devant les
femmes, ne sachant où planquer mes bottes. «Et elle, c’est la
naturelle. Regardez ses cheveux, naturels. Son… jeans. Sa
montre, ses bottes.» Zut, elle les as vues. Je suis donc naturelle,
du genre à avoir une garde-robe délavée. Mais je le jure: je n’ai
pas de collier en bois! «D’autres questions?» reprend
Myriam. «Euh, oui, ose une voix. Combien ça coûte?» Je vous
passe le charabia, la réponse, c’est deux demi-journées à 490
francs pour l’analyse et les conseils. Plus 170 francs pour le
parfum et 130 francs de l’heure si vous voulez que Myriam trie
vos vieux habits et vous accompagne vous ruiner dans les
boutiques. En sortant, j’entends: «C’est pas donné.» Puis, cette
conclusion, pleine de bon sens: «C’est encore une combine pour
nous faire consommer, son histoire! Pour plaire à un homme,
c’est pas compliqué: la tenue, c’est nue avec un pack de
bières!»
Au fait, ça plait à quel style d’hommes, ça?

