Presse: grande action au rayon boucherie
TEXTE: THIERRY MEURY
C’est vieux comme le monde: les pages les plus lues d’un journal
sont celles des faire-part de décès! L’instinct morbide de l’être
humain n’est plus à démontrer. Comme sur la route, où un grave
accident provoque à chaque fois un bouchon dans l’autre sens,
en raison des automobilistes ralentissant pour regarder, l’être
humain a pour la mort une attirance malsaine et empreinte de
sentiments peu ragoûtants.
Dès lors, quand la grande Faucheuse occupe la une des journaux,
inutile de dire l’engouement que les événements les plus
sordides peuvent susciter. Evidemment, je veux parler ici de
morts de «proximité». La camarde n’intéresse vraiment que
lorsqu’elle est à portée de larmes. Un enfant du tiers monde qui
meurt toutes les quatre secondes n’est pas un sujet vendeur,
même avec photos insoutenables à l’appui. Le sang du voisin a
en revanche un goût de reviens-y. Il n’est dès lors pas étonnant
que certains canards de caniveau, fréquemment moqués dans
ces colonnes et plus régulièrement encore par votre serviteur,
aient trouvé dans la tragédie des Crosets matière à satisfaire
leur instinct de vautours. Six pages plus la une, six jours sur sept,
sur ce qui n’est, finalement, qu’un fait divers, sanglant et
tragique au possible certes, mais un fait divers, n’est-ce pas un
manque de décence? Faut-il vraiment être un vieux con à
principes pour juger pareil voyeurisme de la misère humaine
insupportable?
Evidemment, me direz-vous, les canards en question sont
coutumiers du fait et font depuis longtemps leurs choux gras de
ce genre d’affaires. Je demeure néanmoins toujours surpris et
écoeuré qu’un journal puisse ainsi se transformer, une semaine
durant, en dépliant publicitaire du rayon boucherie d’une grande
surface!
Mais qu’importe! A toutes choses, malheur est bon. La terrible
tragédie nous aura quand même permis d’échapper pendant une
semaine à l’étalage des pétasses de Miss Beauté romande à la
une du Matin!

