Chirac, un bilan ric-rac
Que lèguera le président français à la postérité? Ni plus ni moins
qu’une seule chose exactement
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Quand il sentit le poids des ans, Nicolas Rolin (1376-1462) voulut
léguer à la postérité le souvenir d’un être pieux et généreux.
Chancelier du duché de Bourgogne dont il multiplia par six la
superficie, Rolin traînait quelques casseroles: une sanglante
répression contre la rébellion des Flamands écrasés par le
fardeau fiscal, un détournement éhonté des avoirs princiers,
mais aussi l’arrestation de Jeanne d’Arc et sa vente sordide aux
Anglais. Haï de tous, notre homme multiplia les gestes
miséricordieux. Il commanda au peintre Jan Van Eyck une Vierge
au chancelier Rolin où il apparaît agenouillé, recevant la
bénédiction de l’Enfant-Jésus. Troquant les affaires du monde
contre le ciel, Rolin faisait ainsi oeuvre de piété et acte de
renoncement. Pourtant, comme l’atteste le regard désabusé du
Christ, Van Eyck ne fut pas dupe: la splendeur du paysage, le
palais somptueux, le vêtement broché d’or et garni de vison, la
morgue du potentat, la bourse pleine d’argent accrochée à sa
ceinture, que l’artiste dut censurer, mais qu’un examen de la
toile aux rayons X ressuscite, attestent l’indéfectible
attachement de Rolin aux nourritures terrestres. Vanité des
vanités, il disparut dans les oubliettes de l’histoire, après
l’effondrement de la Bourgogne sous le règne de Charles le
Téméraire.
Poursuivi, rattrapé, dépassé par les affaires, promis au mitard
dès la fin de son mandat présidentiel, Jacques Chirac va bientôt
tirer sa révérence et coiffer son triste chapeau. A la postérité, il
n’a pas le moindre vermisseau à offrir, hormis une dissolution
malheureuse et une reprise des essais nucléaires, quand
Mitterrand, à la même place, abrogeait la peine de mort. Au
mieux, lui saura-t-on gré d’avoir retardé le match de football
France-Algérie du 6 octobre 2001, après que la Marseillaise fut
copieusement sifflée. Et d’avoir, le 23 mars dernier, quitté le
Sommet de Bruxelles lorsque Ernest-Antoine Seillière, l’ancien
président du patronat français, s’exprima devant lui en anglais.
Chirac avait le sens de l’Etat. C’est un don. C’est tout. C’est peu.

