| Les Suisses glandent au boulot
C'est l'Office fédéral de la statistique qui le dit: les Suisses passent
beaucoup de temps au travail. Plus que les autres, même. Mais pour
faire quoi?
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Ouf. Le 1er mai, jour de la Fête du travail, les journalistes
économiques ont trouvé quelque chose à célébrer. L'Office fédéral de
la statistique publiait en effet des chiffres relatifs notamment au
nombre d'heures de travail effectuées en Suisse durant l'année 2004.
Très attendus et calculés avec méticulosité. Une augmentation de
2,1% par rapport à l'année précédente. En valeur absolue – parce
que ça fait quand même plus d'effet – on apprend donc que les
Suisses ont accumulé 177 millions d'heures supplémentaires.
Et cela nous a valu de beaux titres dans les journaux. Attention, on
bombe le torse, et on lit: «Lorsque les tensions sont vives sur le
marché du travail, les Suisses s'accrochent coûte que coûte à leur
emploi. Ils ne comptent ni le temps ni leurs heures supplémentaires»,
écrit le très impartial Le Temps. C'est beau. «Voilà qui confirme, si
besoin était, que les Helvètes demeurent les champions du monde du
travail avec, en moyenne, 1861 heures par personne en une année»,
renchérit la Tribune de Genève. Dans Le Temps encore, on publie un
tableau intitulé «La Suisse, championne européenne du temps de
travail.» En tête du nombre d'heures de travail par semaine, notre
pays avec plus de 42 heures. Suit, contre toute attente culturelle, la
Grèce et les nouveaux Etats de l'Union européenne. L'Allemagne, le
Royaume-Uni, puis la France avec ses légendaires 35 heures, ferment
la marche.
Bien sûr, pas question de remettre en cause les chiffres de l'Office
fédéral de la statistique. Mais y a-t-il vraiment de quoi pavaner? Car,
si les Suisses travaillent beaucoup, ne devraient-ils pas logiquement
en découler que leur productivité au travail est formidablement
élevée? Plus élevée que celle des Français ou des Allemands? Mais
non, ce n'est pas le cas. Et de loin pas. Dans son dernier rapport sur
la croissance économique, le Département fédéral de l'économie
indique – âmes suisses sensibles s'abstenir – que: «En comparaison
internationale, la productivité horaire apparente du travail en Suisse
en termes réels est relativement faible. Cela indique que d'autres
pays ont trouvé les moyens d'organiser plus efficacement la
production de biens et services, que ce soit par plus de capital et de
capital humain ou par des technologies supérieures». Aïe, je sais, ça
fait mal. Les Suisses travaillent longtemps, mais n'en foutent pas
une! Et le tableau du niveau de productivité à l'heure qu'il dresse est
cruel. Il place la Suisse derrière l'Allemagne et loin derrière la France.
Les Français qui, avec leurs 35 heures (au moins sept de moins par
semaine que les Suisses), produiraient pourtant plus. A force de
passer notre temps de travail à compter nos heures comme on
compte les moutons, tout vaillant travailleur suisse que nous
sommes, on finit forcément par s'endormir. |