LA CHRONIQUE ANTISCIENTIFIQUE

Avoir et savoir

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

La presse souligne férocement les détournements de fonds commis
par d’estimables professeurs de nos universités cantonales. Cela va
de quelques notes de frais trafiquées portant sur des milliers de
francs jusqu’à une affaire de fausses factures s’élevant à 1 million.
Les responsables sont stigmatisés, mis à la porte et, dans un cas,
jeté séance tenante dans un cul-de-basse-fosse comme un vulgaire
criminel qu’il faut empêcher de nuire.
Cela contraste avec le destin des professionnels de la malversation:
promoteurs immobiliers extorquant des prêts immobiliers de
dizaines de millions sur des gages surfaits, banquiers complices qui
mènent leur établissement à des découverts de 2 milliards, conseil
d’administration de Swissair creusant un trou d’une vingtaine de
milliards. Le tout sur fond de fausses informations rassurantes aux
actionnaires, de manipulation des cours boursiers, de délits d’initiés.
Les professeurs mis en cause pèchent par manque d’imagination,
de culot et d’expérience. Ce sont des gagne-petit de la fauche, des
apprentis du fric-frac, des débutants de l’arnaque, des minables, en
un mot. Ils n’ont pas compris que le risque du petit voleur est de
servir d’alibi judiciaire aux grands, qui ne se font pas pincer ou qui
ne se feront pas condamner. Les beaux messieurs des conseils
d’administration de Swissair, de la Banque Cantonale de Vaud ou de
Genève n’iront jamais en prison. Un banquier, un administrateur de
haut vol ou un promoteur immobilier est, par définition, un rapace
financier. Il chasse de race: il serait indécent de le lui reprocher.
Un professeur est censé tout savoir: il est abusif qu’il prétende tout
avoir. S’il cède à la tentation de chaparder un oeuf, il faut qu’il soit
puni plus sévèrement qu’un détrousseur professionnel volant un
boeuf.

©2006 Saturne All Rights Reserved. Designed by Cyber-squid