Tranquillo* et les autres
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de Tranquillo et ses coéquipiers, enfin,
dans leur hôtel, qui leur tiendra donc lieu de vestiaire quotidien
pendant la Coupe du monde, au Kurhotel Fürstenhof, à Bad
Bertich. Tu ne sais pas où est Bad Bertich, mais ce n’est pas
grave car personne ne sait où est Bad Bertich, quelque part à
120 kilomètres de Francfort, paraît-il. Et donc tu es dans cet
hôtel, et tu te dis que les choses ne se présentent pas bien, mais
pas bien du tout. Tu te demandes à quoi pensent les gars de
l’ASF, Association suisse de football, tous des Suisses allemands,
ou presque, tous quinquagénaires, ou presque, qui ont donc
choisi ce lieu. Tu regardes cet ameublement sorti d’un épisode
de Derrick, juste en plus riche, juste en plus moche, et tu essaies
de t’imaginer vivre plusieurs semaines ici. A côté, pas de ville,
rien. Dans l’hôtel, les salles les plus lourdement et faussement
luxueuses se succèdent, interrompues par un salon de thé qui
sera transformé en salle de jeux, PlayStation et jass, au choix, et
plus loin trône un wellness rococo où nos héros traîneront en
training et schlaps labellisées Puma. Cet endroit est d’habitude
interdit aux moins de 65 ans, et ta propre grand-mère, plutôt une
femme classique, trouverait le lieu affreusement ringard. Et c’est
là que nos gars, moyenne d’âge 23 ans, sont censés se préparer.
Tu te dis qu’il n’y aura rien pour les déconcentrer, mais tu crains
que leur concentration vire à l’hypnose et que les attaquants
togolais se rient de notre défense, amollie par les eaux
thermales, par le velours qui est ici partout, par l’inaction absolue
à peine rompue une fois ou deux par un coït avec les épouses ou
les fiancées, avec extinction des feux à 22 heures. Tu es inquiet
pour Tranquillo, ta collection de Panini est en rade, et tu décides
de différer ton achat de maillot suisse.
*Barnetta, footballeur, joue dans l’équipe suisse

