L’Etat totalitaire
Sans tabous, qu’ils ont dit. On économisera sans tabous. La
formule émane du Gouvernement de gauche neuchâtelois; elle a
plu; elle a donc été reprise partout depuis un an et, récemment,
par le Gouvernement de gauche genevois. S’ils étaient
linguistes, on ne pardonnerait pas à messieurs Studer, Hiller et
Cramer leurs imperfections de langage: économiser sans tabous
n’est grammaticalement pas très élégant.
Heureusement, ils ne sont pas linguistes. Malheureusement, ils
sont conseillers d’Etat. C’est à ce titre, justement, qu’ils sont
garants, dans leur fauteuil, d’un certain nombre de valeurs
fondamentales et intangibles. La démocratie d’abord et, partant,
la liberté, la justice notamment sociale, la dignité humaine,
l’égalité. Toutes choses qui sont évidemment hors de prix, mais
que l’Etat a le devoir de garantir à tous ses citoyens, parce que
c’est d’eux qu’il tient sa légitimité et que c’est pour ce but idéal
qu’il a été constitué.
Il n’est définitivement qu’un domaine où les tabous doivent
demeurer et c’est dans l’art de gouverner. L’économie a balayé
ses interdits; l’art, la sexualité, l’éducation, la religion même ont
supprimé et invalident encore les plus criardes de leurs
sacralités. Pourquoi le regretter?
Mais l’Etat n’est pas une entreprise, sauf à croire qu’il doive faire
du bénéfice; la charge de gouverner n’est pas de la création, n’a
rien ou presque de sexuel, ni d’éducatif et encore moins de
religieux, sauf à prendre les citoyens tout à la fois pour des
esthètes, des pervers, des enfants ou des fidèles.
Si messieurs Hiller, Cramer et Studer croient vraiment cela, ils se
trompent. S’ils ne le croient pas, ils nous trompent. Dans tous les
cas de figure, l’erreur est la même: souhaiter un Etat qui pense
sans tabous, c’est admettre un Etat injuste, au mieux arbitraire,
au pire totalitaire.
Benoît Couchepin

