Le coq est mort, bouffons-le!
Cinq recettes pour apprêter le coq déchu. A la française bien sûr.
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Liberté, fraternité, égalité. En bleu blanc rouge. C'était, il y a jusqu'à
peu, les ingrédients de la réussite du coq français. Le beau, le grand.
Celui qui avançait la tête haute, le plumage lisse et brillant, les ailes
toujours prêtes à se déployer. Celui qui défendait une certaine idée,
une certaine grandeur, oui, de la chose politique. Depuis une
décennie, ce coq-là a la patte qui traîne et la tête qui flanche. Il se
meurt. Question d'âge? De dégénérescence plutôt. D'usure du
système, digestif, moteur, sanguin, bien sûr. Mais aussi politique,
judiciaire, social... Oui, tout fout le camp, le coq est atteint jusque
dans ses tripes. Alors, voilà. Quand le coq est sur sa fin, reste plus
qu'à le bouffer. Mais comme en France, demeure encore l'exigence
du goût, un certain amour de la gastronomie, on ne le bouffe pas tout
cru, le coq, on le mitonne. Jusqu'à ce qu'il soit cuit. Bien cuit.
Le coq au vin à l'européenne
Pour certains, le coq à l'européenne, créé en France le jour du vote
contre la Constitution européenne, est tout bonnement la meilleure
façon qu'on n'ait jamais connu de cuire le coq. Comme l'exprime le
journaliste Franz-Olivier Giesbert, auteur de La tragédie du président,
Ed. Flammarion: «C'est le 29 mai 2005 que Chirac est mort
politiquement, et pour de bon cette fois, sans espoir de résurrection.»
Une recette «décisive» si l'on veut.
Les ingrédients
Choisissez un coq fatigué et peu convaincu. Un coq affaibli par un
«petit» accident vasculaire cérébral fera très bien l'affaire.
Et du vin, bien sûr. En grande quantité. Car, pour réussir cette recette
particulière et unique, il faut avoir saoulé la bête et, d'avance, tous
les Français avant même qu'ils ne se mettent à table, avec une
coulée de vin rouge aussi longue qu'un texte de Constitution
européenne.
La cuisson
On a toujours pensé que le coq au vin français à l'européenne était
cuit à l'étouffée, tant les Européens ont en eu le souffle coupé
lorsqu'ils l'ont dégusté, la première fois. Alors que, en fait, la cuisson
est lente, terriblement lente. Bouillie pour satisfaire l'Anglais. Le jus
bien graisseux pour ravir l'Allemand. Mais, au final, ce plat n'est
véritablement bon à déguster qu'en France. Car c'est là, en premier,
que l'idée d'une recette du coq à l'européenne est née. C'est donc là
qu'il fallait qu'elle périsse.
Notre conseil
Evitez d'utiliser du beaujolais nouveau, la recette française du coq au
vin à l'européenne est suffisamment indigeste comme ça.
Le coq grillé façon banlieues
C'est la recette qui célèbre le modèle social français. C'est en effet à
la date du 27 octobre 2005, lorsque les premières violences urbaines
ont éclaté dans les banlieues pauvres du pays, que le coq grillé
devint si populaire. «Le modèle social français a sombré dans le
ridicule au moment des émeutes», nous dit Franz-Olivier Giesbert. Et
rien de mieux pour fêter ce grand moment de l'histoire française
qu'un coq passé au barbecue.
Les ingrédients
De préférence un coq qui n'a rien vu venir. Un coq qui a gardé les
yeux fermés pendant plusieurs décennies, de façon à ne pas se
laisser incommoder par la désagréable vision de millions de
congénères élevés dans des cages à lapins. C'est en effet au moment
où le coq est complètement décontenancé par ce qu'il découvre de
son monde qu'il faut le saisir. C'est dans cet état-là qu'il grille le
mieux.
La cuisson
Directement dans le feu ou les braises. Une bagnole qui flambe fera
très bien l'affaire: jetez-y le coq, comme on lance un cocktail Molotov,
la grillade n'en sera que meilleure. Lorsque enflammé, le coq a
atteint l'état d'urgence, c'est-à-dire qu'il est bien calciné, bien sec, et
qu'il ne ressemble plus à rien, c'est qu'il est cuit. Et prêt à servir.
Notre conseil
Pour pimenter un peu la recette, avant de le griller, faites mariner
votre coq aux épices maghrébines. On n'en trouve des excellentes au
marché de Clichy-sous-Bois, situé juste derrière l'enceinte du poste
source électrique. (Attention de ne pas vous électrocuter en passant,
c'est déjà arrivé à deux adolescents du coin.)
Et enfin, si le côté trop noirci du coq grillé vous incommode, n'hésitez
pas à le passer au karcher, façon Sarkozy. Deuxà trois minutes
suffisent pour déchiqueter la peau calcinée de la volaille. Vite fait,
bien fait.
Le coq en nuggets, façon Villepin
Ce plat est particulièrement recommandé pour les grandes tablées
de jeunes chômeurs précaires de moins de 26 ans. S'ils sont plusieurs
millions à table, forcément, vous ne pouvez vous permettre de
partager équitablement les ailes et les cuisses. Le coq en nuggets est
donc la solution toute trouvée pour satisfaire le plus grand nombre
avec pas grand-chose. Car, pour réussir le coq en nuggets, il suffit de
quelques restes.
Les ingrédients
Utilisez les restes de volaille de l'année, voire de la décennie. Une
cuisse de coq à moitié rongée, du blanc, du gras, des boyaux, des
crêtes, des becs, des pattes, tout y passe. A la moulinette. Jusqu'à ce
que vous ayez transformé les parties les moins nobles du coq en une
pâte grisâtre.
La cuisson
Pour faire croire que vous n'êtes jamais à court d'idées, et que vos
nuggets sont meilleures qu'elles n'y paraissent, vous pouvez amuser
la galerie en les moulant en petites lettres. Des «C», des «P» et des
«E» que vous disposerez joyeusement dans la gamelle de ces jeunes
gens, après les avoir roulés dans la farine et les avoir jetés dans la
friture. Les étudiants de la Sorbonne sont particulièrement friands de
cette recette.
Notre conseil
Pour réussir ce plat, il est impératif, tant au stade de l'élaboration
qu'au moment de servir, de ne consulter aucun spécialiste (syndicats,
patrons, etc.), ni convives (chômeurs, étudiants, etc.) de la table.
Le coq en salade mixte Clearstream
Le secret de cette recette, c'est le mélange des genres. Le but, en
effet, est de marier des ingrédients qui, a priori, n'iraient pas du tout
ensemble.
Les ingrédients
Des juges, deux ministres, un président de la République, un
corbeau, un général, un informaticien, quelques industriels de la
défense, des frégates, de la sauce taiwanaise, des journalistes. Et des
salades. Beaucoup, beaucoup de salades.
Rincez les ingrédients à l'eau clear, et aller, hop, le tout dans un
grand
faitout.
La cuisson
Même pas besoin de cuisson, les ingrédients sont déjà tout cuits.
Le conseil des spécialistes
Franz-Olivier Giesbert vous livre le secret d'un coq en salade mixte
réussi: «Mettez y beaucoup de haine entre Nicolas Sarkozy et
Dominique de Villepin, de la précipitation, de l'improvisation. Et il faut
surtout une absence totale de scrupule.» Oui, car le scrupule pourrait
affadir le goût si typique de la salade Clearstream.
Quant au célèbre journaliste politique Alain Duhamel, il ajoute à la
réussite de la salade Clearstream «de l'amateurisme et un manque
de morale».
Ne reste plus qu'à servir. Même froid, pas de souci, le coq est cuit.
Définitivement cuit.
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