| MARC ROSSET: COMMENT C’EST LA VRAIE VIE?
La vie sans tennis, le champion essaie de l'apprivoiser. Sincère, il
en parle sans gommer les moments d'angoisse
TEXTE: RAPHAËL MURISET
Le visage enflé par les kilos, barbe naissante et lunettes de soleil
plantées en guise de diadème dans sa chevelure mi-longue,
Marc Rosset s’installe. Entre nous, quelques centimètres à peine.
Impossible, sous une table, de faire tenir nos quatre
interminables jambes. Mobilier de couleur havane, lumière
tamisée et lignes épurées: le Quirinale, restaurant de
gastronomie italienne, que l’ancien champion de tennis ouvre à
Genève, a tout de l’hypothétique fruit des amours entre un hall
de palace et un lounge bar londonien. «Je ne sais pas si c’est
classe, mais, en tout cas, c’est joli», lâche Marc Rosset, entre
deux gorgées d’un improbable liquide orangé qui semble
appartenir à la famille des jus multivitaminés. Alors? C’est donc
vrai? Près de huit mois après avoir rangé sa raquette, le médaillé
d’or des JO de Barcelone devient restaurateur? «Oui, enfin, je
n’ai pas grand-chose à voir là-dedans. Je suis juste un actionnaire
parmi d’autres…», nuance le géant, à l’instant même où il paraît
enfin trouver le confort. Ah bon! C’est tout? Une simple
participation financière pour cause du récent battage médiatique
dont il a fait l’objet? Impensable de surprendre l’ex-joueur, ne
serait-ce qu’à l’occasion, avec un set de table à la main ou en
train d’officier durant le service de midi? «Non… étouffe-t-il dans
une ébauche de sourire, je n’ai hélas aucune vocation de
restaurateur.» Désillusion. Ainsi l’explication de son apport dans
l’établissement tient plus de l’ordre affectif que de la subite
découverte d’une habileté, hors normes, à cuire les pâtes al
dente. «Ayant moi-même passé pas mal de temps dans les
restaurants, j’ai été sensible au fait qu’un groupe d’amis tente
de créer un endroit sympa, où les gens se sentent comme chez
eux. Voilà tout. Et, si je peux faire parler du lieu, y faire venir du
monde grâce à ma notoriété, c’est tant mieux…»
Où l’on apprend qu’il n’est plus fâché
Un à-côté, donc, que la restauration pour Marc Rosset. Manière
d’en-cas au menu de la véritable reconversion du champion.
Mais alors, avec quoi a-t-il concocté le plat principal de sa
réorientation professionnelle? «J’ai quelques projets, confesse-til.
Actuellement, je collabore avec la nouvelle équipe du tournoi
de Gstaad, par exemple. J’essaie de mettre à profit l’expérience
acquise en dix-sept ans de compétitions…» Il allume une
cigarette. «Mais, vous savez, après une carrière de joueur de
tennis, il n'y a pas 50 000 choses qu’on puisse faire. En gros,
c’est soit entraîneur, soit commentateur sportif…» Pas de quoi le
séduire. Quant à une autre de ses maigres possibilités – déjà
tentée, elle – elle s’est soldée par son éviction du poste de
capitaine de l’équipe suisse de Coupe Davis. «J’ai été fâché sur
le moment, c’est vrai. Non pas de devoir partir, mais plutôt de la
façon dont les choses ont été faites…», reconnaît-il, avant
d’assurer que, aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre. «Je ne
suis pas du tout rancunier. Et, d’ailleurs, je garde de bons
contacts avec les joueurs.»
Où l’on apprend que le tennis n’est plus un plaisir
Mais de bons rapports avec le milieu du tennis qui, pour l’heure,
ne suffisent pas à le persuader d’empoigner à nouveau sa
raquette. «Peut-être dans deux ou trois ans, si cela me titille
encore, si cela me manque vraiment…» Trop tôt. Le divorce
entre Marc Rosset et la compétition est «trop frais». Les
sensations encore trop présentes. «J’ai été au bout. Jusqu’à
disputer des tournois de chalengeurs, où les mecs vous
regardent en se demandant ce que vous faites là, après avoir
été neuvième mondial. Mais, pour moi, c’était important de finir
là où j’avais débuté. En quelque sorte, je me suis dégoûté du
tennis… Jouer jusqu’à la dernière pour être sûr de ne rien
regretter…» Paradoxe de ces amours passionnelles qui se
meurent: celui de ces bonheurs que la rupture mute en autant
de douleurs. «Aujourd’hui, pour moi, jouer au tennis n’est plus un
plaisir. Parfois j’essaie de placer un coup droit, comme je les
faisais il y a quinze ans, mais, malheureusement, neuf fois sur
dix, il part dans la bâche… C’est frustrant. Comme un peintre
qui, après avoir perdu la vie, tenterait, sans y parvenir, de refaire
les mêmes tableaux…» Le grand blond de notre mémoire, celui
que la joie d’une victoire olympique agenouillait sur la terre
battue espagnole, avait-il seulement songé à tout cela? A
l’après-tennis, une fois celui-ci impraticable? «Oui, bien sûr…
Surtout en fin de carrière.»
Où l’on apprend comment c’est
L’angoisse, alors? Le temps de tirer sur sa cigarette. Puis: «En
fait, l’angoisse n’est pas de tellement de savoir ce qu’on fera
après. Parce que, même dans le pire des cas, je me suis toujours
dit qu’il y aurait des gens intéressés à prendre des leçons de
tennis avec moi… Non, la pire angoisse, c’est de ne pas savoir
comment c’est.» Comment c’est quoi ? «La vie sans tennis…
C’est vrai, depuis l’adolescence, mon univers a été fait de
tournois, d’entraînements et de voyages. Tout a tourné autour
de cela. Et voilà que, d’un coup, à 35 ans, tout s’arrête. Ce n’est
pas si facile. Contrairement à un homme qui, au même âge, a
déjà changé trois fois de boulot, on ne sait pas à quoi cela
ressemble… La vie sans tennis pendant quelques jours, bien
sûr… Mais pendant un an, pendant deux ans…» Cette existencelà,
Marc Rosset la découvre depuis quelques mois. «Comme un
mec qui aurait passé toute sa vie dans un quartier, parce qu’il
avait tout sur place, ses amis, ses habitudes, et qui, du jour au
lendemain, doit aller voir ailleurs. Mais c’est bien. Je suis
heureux, j’apprends. Ce qui me manque peut-être, c’est une
activité un peu plus permanente, plus quotidienne. Mais, pour
l’instant, c’est bien.» Espérons pour lui que cela dure. Puisque
c’est là sans doute la seule reconversion qui lui importe: passer
du type qui nous faisait rêver à un homme qui s’est fait à notre
réalité. |