Roger*
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de Roger, quelque part où l’on joue sur
terre battue. Ses chaussettes traînent, couvertes de poussière.
Ça sent la sueur et la défaite. Roger ne perd jamais, tu le sais, ta
fille de 6 ans le sait, tout le monde le sait. Sauf contre lui. Lui, ce
Rafael espagnol. Roger a organisé tout son début de saison pour
le battre à Roland-Garros, mais pour le moment,il perd, comme
dimanche en Italie. Il perd de toujours moins, tu te dis, dans un
vilain français, mais il perd quand même. Alors, te dis-tu encore,
que pourrais-tu précisément dire à Roger, toi qui n’as jamais
touché une raquette de tennis. Que dire à Roger? Jouer moins,
servir plus slicé, jouer plus, manger autre chose, plus coucher
avec sa copine, moins coucher avec sa copine, coucher avec
d’autres que sa copine, ne coucher avec personne, monter plus
au filet, ou moins peut-être? Non. Rien de tout cela ne sera utile
à Roger, tu supposes. Tu réfléchis en tenant une chaussette sale
de Roger à la main. Le penseur du vestiaire, voilà ce que tu es.
Justement, voilà, qui sait, une idée. Arrêter de penser. Arrêter de
regarder devant et ne penser à rien. Juste faire, juste jouer,
jouer juste, laisser le bras faire, et les jambes, et le poignet, et le
coeur, et le souffle, et le dos, et les genoux, et les phalanges des
doigts, et les chevilles, et tout le reste. Laisser la machine
tourner, lui laisser prendre toutes les décisions. Le problème,
c’est la pensée, tu te dis. C’est le problème de Roger parce que
c’est le problème de tout le monde, à part deux ou trois sages
qui vivent très loin. Tu n’as plus qu’à attendre Roger et le lui
dire. Voilà. Il te reste à patienter jusqu’au 11 juin, finale de
Roland-Garros, et tu pourras voir si Roger suit tes conseils, s’il
arrive à jouer et rien d’autre, et à ainsi faire que Rafael se
mette, à son tour, à penser, et à perdre.
*Federer, joueur de tennis

