L'INFO

Bedretto, le tunnel qui n’existe pas

Creuser un tunnel et l'oublier. Il n'y a que la Suisse pour inventer
des histoires vraies à dormir debout

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

C’est l’histoire d’un tunnel qui n’existe pas. C’est-à-dire, non,
c’est en réalité une histoire très suisse d’un tunnel qui existe,
mais dont plus personne ou presque ne sait qu’il existe, sinon
peut-être quelques irréductibles Valaisans et Tessinois. Un tunnel
dont personne ou presque ne veut plus entendre parler, sinon
évidemment quelques irréductibles Tessinois et Valaisans. Un
tunnel en somme qui surprendrait toute la Suisse ou presque,
même Moritz Leuenberger, s’il savait qu’il existait.
Le tunnel? C’est celui de Bedretto. Il relie le Valais au Tessin en
rejoignant le tunnel ferroviaire de base de la Furka. Il a du reste
intelligemment été creusé en même temps que cet ouvrage.
Tout simplement au gré des circonstances: lorsqu’il lance les
travaux du tunnel de base de la Furka, le conseiller fédéral Roger
Bonvin joue futé et fait prévoir une petite galerie d’attaque et
d’évacuation. Théorie officielle: cette galerie permettra d’assurer
avant tout la sécurité des travailleurs. Théorie officieuse: une fois
percée, ce serait trop bête de la reboucher. Il faudra l’aménager.
Cette galerie est donc forée en une sorte de «y» depuis le val
Bedretto, au Tessin, elle mesure un tout petit peu moins de 6
kilomètres et – dans l’idée de Roger Bonvin – elle devra
finalement être aménagée pour relier directement le Valais au
Tessin.
Tandis que chacun, entre le Valais et le Tessin, s’en réjouit,
personne, outre-Sarine, ne voit passer le train.
Hélas, le coût final de l’ouvrage sous la Furka explose. Il passe
de quelque 90 millions devisés à environ 300 millions de francs.
A titre comparatif et pour mémoire, le prix des NLFA a subi les
mêmes explosions de coûts, dans des proportions similaires,
mais qui se chiffrent en milliards, entre le scrutin populaire et
aujourd’hui. Qu’importe, à l’époque, l’expérience des
dépassements de crédits manque à une Suisse comptablement
proprette et prospère. Le Parlement s’énerve, attaque Roger
Bonvin et, finalement, le lynche politiquement en le forçant à
changer de département. A titre comparatif et pour mémoire,
l’initiateur des NLFA, Adolf Ogi a aussi dû changer de
département après avoir fait voter ses NLFA.
Mais revenons à nos moutons. La fenêtre de Bedretto, qui
n’aurait coûté que quelques millions supplémentaires, est
immédiatement abandonnée et condamnée. La version officielle
l’enterrera pour raisons financières – dépassement intolérable du
crédit global de la Furka – et de sécurité: le versant nord du val
Bedretto est avalancheux, il aurait fallu sécuriser la voie. En
réalité, chacun se doute bien que la fenêtre de Bedretto a été
brûlée sur le même autel que Roger Bonvin: la suspicion
traditionnelle du nord, alémanique, face au sud, latin.
«C’est cela qui, à l’époque, a fait peur aux Suisse alémaniques,
sourient les rares ingénieurs valaisans qui se souviennent encore
de cette saga «tunnelière». Vous pensez? Une liaison directe
entre le Tessin et le Valais? C’était quasiment la porte ouverte à
un nouveau Sonderbund… Et, pourquoi pas, à une invasion
mafieuse sicilienne!»
Et, en effet, rien ne parviendra jamais à débloquer le dossier. Ni
les interventions du conseiller national valaisan Herbert Dirren ni
celles du conseiller national tessinois Massimo Pini. Toujours, la
Confédération répondra sur le ton du maître d’école fatigué que
«non, ça coûterait trop cher, que la sécurité ne serait pas
assurée, que les Centovalli vont tout aussi bien pour relier le
Valais au Tessin…»
Dont acte.
Piquant tout de même, à l’heure où les Grisons demandent et
obtiennent une Porta Alpina, c'est-à-dire la construction d’une
ramification de la vallée de la Surselva au tunnel de base du
Gothard par la petite localité de Sedrun, un couloir et le plus long
ascenseur du monde, le tout pour exploiter le plus utilement
possible… une petite galerie d’attaque et d’évacuation,
permettant d’assurer la sécurité des travailleurs et forée dans le
cadre du percement du tunnel ferroviaire de base du Gothard.
Un tunnel, faut-il le rappeler, qui était devisé à quelque 15
milliards et qui en coûtera plus du double.
Coût total du projet Porta Alpina? Quelque 50 millions de francs
budgétisés, sans compter les sommes prévues pour l’étude de
faisabilité préalable. A peu de chose près le même prix que la
réouverture de la fenêtre de Bedretto.
Mais les coïncidences s’arrêtent là. Le Conseil fédéral a d’ores et
déjà pris position sur cette utilisation d’une sortie vers les
Grisons. Il y est très favorable et argue élégamment qu’une telle
sortie permettrait de réduire de moitié le temps de liaison
ferroviaire entre Zurich, Lucerne, Milan et Sedrun. Une aubaine
donc pour le tourisme. Et surtout un intérêt direct pour le
triangle d’or zurichois.
Ce qui n’est évidemment pas le cas pour le Valais et le Tessin.
Pascal l’avait dit: «Vérité en-deça des « Alpes », mensonge audelà…
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