Antonio Hodgers, le galopin
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Antonio Hodgers, après le permis payant de rouler inventé
récemment par tes soins, faudra-t-il créer le permis onéreux de
se taire? Et puis, pourquoi pas celui de sulfater ses carottes et,
pendant qu’on y est, le permis aussi de remonter le temps? Car
ton permis de rouler rappelle curieusement la capitation, c’est-àdire
le tribut créée par Louis XIV pour payer ses guerres.
Honteuse correspondance… C’était une taxe par tête,
complément de la taille. Tu fabriques aujourd’hui un impôt par
tête, complément des contributions directes.
Bien sûr, c’est anticonstitutionnel, mais tu dis t’en moquer. C’est
surtout antisocial comme pouvait l’être la capitation. Parce que,
une fois encore, les moins bien lotis paieront pour les plus nantis.
Bien sûr, tu argueras le traditionnel échelonnement de la taxe
prévue en fonction du revenu pour balayer le caractère malvenu
de ta proposition. Tu seras de mauvaise foi. Prenons un exemple.
La sommelière aux horaires irréguliers sera, pour la
démonstration, opposée au banquier privé. Je sais, c’est
démagogique, mais assez représentatif, et la démagogie ne t’a
jamais arrêté.
Or donc, l’une ne trouve pas de logement abordable à Genève
quand l’autre habite un sept-pièces au centre-ville; l’une a des
horaires irréguliers qui la forcent à venir travailler en voiture
quand l’autre loge au-dessus de son bureau, l’une paiera ta taxe
quand l’autre, qui n’a au surplus guère besoin de ce permis de
rouler, facturera le tout – s’il le prend – à sa banque.
On voit bien ce qui cloche, Antonio. La voiture n’est plus le
privilège des riches, comme jadis. Elle est aujourd’hui devenue
l’obligation des pauvres, et il n’est pas certain que tu l’aies tout à
fait compris. Leur maigre pitance, les besogneux impécunieux la
tirent d’un salaire modeste acquis en des horaires irréguliers loin
de chez eux. Ils paieront donc pour continuer à gagner de quoi
vivre.
Sais-tu, Antonio, que les courtisans les moins huppés étaient
sous le même Louis XIV contraints – faute de place au palais – de
faire le trajet quotidien de Paris à Versailles à cheval et au galop
pour arriver tôt? On les appelait des galopins… Vous vous
ressemblez: comme toi, ils couraient après une reconnaissance
factice.

