LA UNE

Dédé, ça marche comment un roi du ridicule?

André Hédiger, c'est le roi des casseroles. Mais sous la couronne se
cache aussi un système. Le système D de Dédé.

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

Il a fait preuve d'incompétences notoires. On pense notamment à la
désastreuse gestion du dossier du casino qui fit perdre à Genève la
concession de jeu qu'elle aurait dû obtenir de Berne. De légèreté.
C'est, par exemple, le dossier du stade de La Praille dont les
fluctuations budgétaires ont refilé la nausée à toute la République. De
désinvolture. Il a récemment inventé les amendes de «fonction» pour
justifier ses propres demandes d'annulation. Et de mensonge aussi.
Le 20 mars dernier, il jurait ses grands dieux devant la presse qu'il
n'avait fait sauter que deux amendes d'ordre. Et de surcroît des
toutes gentilles pour une handicapée, un vieux papa ou un cycliste.
Mais jamais les siennes. Près de deux mois plus tard, il avouait aux
membres de son parti qu'il avait bien fait sauter ses propres
amendes. Et le 22 mai, il était inculpé pour abus d'autorité par le juge
Stephane Esposito. Après dix-neuf ans de règne dans la ville du
ridicule, le plus couronné, c'est lui: André Hédiger.
André Hédiger, c'est Dédé. Comme ça que tout le monde l'appelle.
L'année prochaine, ça fera vingt ans qu'il siège au Conseil
administratif, Dédé, et qu'il dirige le même département. Vingt ans
qu'il accumule les casseroles, les fantaisies, l'amateurisme, le
mensonge, mais qu'il est toujours en place. Indécrottable, à chaque
fois qu'il s'est présenté, il s'est fait élire. Par des Genevois
compatissants? Naïfs? Ou tout simplement... reconnaissants? Car
André Hédiger, c'est d'abord le roi du système D. «D» pour Dédé. Un
système où tout le monde semble y trouver son compte. Et le pire,
c'est que ça pourrait durer encore.

Le système Des sportifs
C'est dans un contexte d'abord que s'ancre le système D. Rouge et
vieillot. Cela fait en effet trente-six ans que le Département des
sports et de la sécurité de la ville de Genève est en main d'un
membre du parti du travail. Depuis 1970, date à laquelle Roger
Dafflon devenait conseiller administratif de la ville de Genève. Il suffit
de se rendre au centre sportif des Vernets, le QG du Département des
sports de Dédé depuis 1987, pour sentir le poids d'un communisme
d'un autre temps. L'état des lieux évoque à lui seul une salle
polyvalente moscovite des années 1960. Une vétusté des meubles
qui fait écho à la vétusté de la politique de son magistrat.
«Je me suis toujours battu pour que les plus humbles puissent profiter
des infrastructures et des manifestations sportives de la ville»,
déclarait Dédé encore cette semaine. Les mêmes «plus humbles» qui
en profitent depuis vingt ans, voire trente-six ans! Et peu importe
l'évolution de la structure sociale, du profil de la population, ou des
goûts en matière de consommation sportive. D'après certains
conseillers municipaux: «Si ça se trouve, en huit ans, il n'y a pas une
ligne du budget des subventions aux associations sportives qui n'a
bougé!» Vérification faite, sur une septentaine d'associations, clubs et
groupements sportifs subventionnés, on compte à tout casser une
modification par an. Et tant pis si certaines de ces associations sont
aujourd'hui établies dans une autre commune – comme un club de
canoë au Grand-Lancy ou une école de cirque à Thônex. Cela
n'empêche nullement Dédé de continuer à les subventionner. Par
habitude sûrement. Puisque ça fait trente-six ans que ça dure... Et
finalement l'essentiel, n'est-il pas que les présidents de ces
associations, clubs et groupements, eux, restent établis en ville de
Genève? Et qu'ils y votent Hédiger.

Le système Du coeur
Dédé est généreux. «C'est un homme qui a tout à la place du coeur,
sauf une pierre», déclare solennellement son avocat Maître Robert
Assael. Alors oui, il donne, Dédé. Il distribue les subventions. Au gré
des apéros et des amicales. Car il se fait un point d'honneur à
toujours être là où il le faut. D'ailleurs, s'il a fait sauter une fois une de
ses «amendes de fonction», c'est, dit-il: «Parce que j'étais à la
patinoire des Vernets, pour présenter le spectacle de Holiday On Ice
que j'offrais aux retraités. C'était le spectacle de Pinochio pour tout
vous dire.» Trop chou. Oui, vraiment, il est trop chou Dédé: Il distribue
les subventions, et pour seule contrepartie, il demande une voix. Une
toute petite voix aux élections.

Le système Des copains
Généreux, sympathique et placeur. Après dix-neuf ans de règne,
forcément, le Département des sports et de la sécurité de la ville de
Genève est truffé de sympathisants du parti du travail. Et même de
certains élus. Comme le conseiller municipal Alain Comte, qui, jusquelà
technicien en télécommunication au chômage, s'est muté comme
par miracle en responsable des terrasses du domaine public. Grâce à
Dédé. Mais «attention!», s'insurge Pierre Rumo également conseiller
municipal du même bord, «on trouve aussi des élus d'autres partis.
On ne peut pas accuser André Hédiger de nommer dans son
département uniquement des gens de son propre camps.» Non en
effet. Et c'est là qu'il est vraiment fort, Dédé. Il s'est même mis des
conseillers municipaux UDC dans la poche! Lorsque nous avons
demandé à l'une d'eux, Nelly Hartlieb, son avis sur le scandale des
amendes annulées, elle a refusé de s'exprimer. «Comme je suis juge
et partie, je m'abstiendrai.» Incroyable. Une UDC qui refuse de
s'exprimer sur l'inculpation pour abus d'autorité d'un gauchiste, on
croit rêver. Jusqu'à ce qu'on apprenne que madame Hartlieb,
ancienne conseillère en assurance en recherche d'emploi trouvât un
jour sur son chemin un gentil Dédé qui lui dégotta un poste dans son
département. On pourrait s'arrêter à la petite histoire, mais les
conséquences n'ont pas qu'une valeur anecdotique. «Il est surprenant
de constater, remarque le radical genevois Pierre Maudet, que lors
des dernières élections, André Hédiger a souvent été tracé à gauche,
mais ajouté sur les listes de droite!» Quand on sait qu'un club de
tennis de la ville dont il y a fort à parier qu'il est en majorité fréquenté
par un électorat de droite touche 50 000 francs de subvention chaque
année, il n'y a pas de quoi s'étonner. En 1995 déjà l'éditorialiste
Françoise Buffat écrivait dans le Journal de Genève: «Ce personnage
sympathique et bonasse rassure plus qu'il n'inquiète. D'ailleurs, les
présidents libéraux et radicaux des associations sportives de Genève
sont devenus ses meilleurs agents électoraux.»

Le système Du martyre
Sympa, généreux, placeur... Mais comment expliquer que, lorsqu'il
faute gravement, et qu'en plus, jamais il n'en assume les
responsabilités (au pire, il concède qu'elles sont partagées, comme
dans le cas du casino ou celui des amendes), on continue à ménager
Dédé. Que jamais on n'exige sa démission. Ses collègues à l'exécutif
évoque souvent son âge et ses problèmes de santé. Et comme, Dédé,
incarne aussi «le système des baronnies qui consiste à dire "je ne
mets pas mon nez dans tes affaires, alors ne met pas le tien dans les
miennes", constate un proche de l'exécutif, ils se montrent souvent
conciliants. Les sportifs de la ville, eux, semblent se contenter des
gentilles subventions, tandis que le Conseil d'Etat, seul compétent
pour révoquer le magistrat, est resté muet, en tout cas jusqu'à
l'heure où nous écrivons ces lignes. Comment réussit-il cela, Dédé?
L'un de ses rares détracteurs qui veut conserver l'anonymat répond:
«Personne ne lui tire dessus, parce que tout le monde a compris qu'il
sait très bien faire le martyre.» D'ailleurs son avocat, lui, a saisi le
truc, et ne cesse de répéter au sujet du scandale des amendes
annulées: «Il est inacceptable que André Hédiger soit le bouc
émissaire!»
Mais au fond si les Genevois pardonnent à Dédé ses casseroles, n'estce
pas parce qu'à la ville du ridicule, la concurrence est rude. A force
de découvrir chaque jour de nouvelles affaires, de nouveaux
scandales, on finit presque par s'en lasser. A perdre toute capacité
d'indignation. Toute perception de ce qui est grave. Eh oui, Dédé,
quelle chance pour toi: trop de casseroles, tue la casserole.

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