LA UNE

La police a besoin de vous. Le pire: vous allez
dire oui!

Les autorités encouragent les gens à photographier tous azimuts de
supposés suspects. Au risque de commettre d'irréparables dégâts

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Ils sont partout, dans les matchs, dans les manifs, armés de leur
mobile: ce sont les nouveaux délateurs. Prêts à surveiller et à
photographier à leur insu toute personne qu'ils jugeraient suspecte et
à livrer dare-dare leurs clichés à la police. Ils répondent, le petit doigt
sur la couture du pantalon, à des appels à témoin. Une délation
encouragée par les autorités, réclamée même et rebaptisée pour
l'occasion du respectable titre de «dénonciation citoyenne». Car la
police, elle, pense avoir trouvé, dans l'appel à la rescousse de la
population, une solution pour pallier les failles de ses enquêtes. Plus
grave, alors que cette méthode comporte de redoutables risques de
dérapage, elle fait pourtant école.
La première à avoir ouvert cette brèche est la police genevoise. Après
le G8 en 2003, elle appelle la population à lui apporter ses vidéos et
photos de portable. La réponse est immédiate. Les inspecteurs
croulent sous une centaine de documents en tout genre. A Bâle, le 16
mai dernier, ce n'est pas la police mais – grande nouveauté – la
justice qui a appelé les citoyens à la rescousse. Après la rencontre
entre le FC Bâle et le FC Zurich au Stade Saint-Jacques et le
hooliganisme qui a violemment perturbé le match, le Ministère public
a demandé aux citoyens d'envoyer leurs photos et leurs vidéos. Là
encore, rebelotte, la réaction a été immédiate et dépasse toutes les
attentes: en une petite semaine quelque 40 dossiers, qui contiennent
eux-mêmes entre une et des dizaines d'images, ont atterri sur le
bureau du Ministère public. A tel point que trois personnes ont dû être
spécialement détachées pour se consacrer uniquement à l'examen de
tous ces nouveaux «indices».
Alors certes, on pourrait se réjouir que les autorités cherchent par
tous les moyens à retrouver des hooligans. Mais, sur le fond, mettre
la main sur les fauteurs de troubles grâce aux aléatoires talents de
photographe du citoyen, est-ce aussi inoffensif qu'un petit clic?
Certainement pas.

L'indice qui piège
Après le G8, Pascale Erbeia, avocate et présidente de la Commission
genevoise de protection des données, s'est déjà élevée contre le
risque de violation de la présomption d'innocence: «Sur le site de la
police, on trouvait des images de jeunes présentés comme des
criminels, alors que cela restait à prouver.» Et puis, qui dit photo
numérique dit possible trucage. «En principe, une photo fait office
d'indice si l'on y voit une personne en train de perpétrer un acte de
violence», fait valoir Klaus Mannhart, porte-parole de la police bâloise.
Certes, mais, sur ordinateur, on peut galber à nouveau les cuisses les
plus affaissées, pas de raison donc qu'un simple badaud ne soit pas
retravaillé en redoutable casseur.
Sur un plan légal, la photo équivaut, en termes de preuve, à l'analyse
de l'ADN – «ce n'est qu'un indice», cherche-t-on à relativiser au
Ministère public bâlois. Or, dans quelques cas, l'ADN a justement
montré ses limites en amenant à désigner des individus comme
coupables, alors qu'ils ne l'étaient pas. Mais ce n'est pas tout. Jean-
Philippe Walter, préposé fédéral suppléant à la protection des
données, redoute que «s'instaure une confusion des rôles, que
certains se croient appelés à devenir des justiciers».
Malgré ces risques, la Suisse persiste et signe. Non seulement la
méthode se répand sans véritable débat de fond sur les problèmes
qu'elle pourrait générer. Mais, en plus, la loi rivalise de précautions
pour protéger l'informateur. Sur un plan légal, c'est un véritable éden.
Dans le texte actuel, dénoncer un tiers ne tombe en effet pas sous le
coup du pénal. De là à penser que la dénonciation est encouragée, il
n'y a qu'un pas de saucisson vaudois. Mais, surtout, le législateur
fédéral projette de protéger encore davantage l'«informateur»,
comme il le nomme pudiquement. Le projet de loi fédérale sur les
«mesures visant au maintien de la sûreté intérieure» prévoit en effet
ni plus ni moins que le dédommagement des frais, une prime pour
informations importantes (dont le législateur a pris soin de préciser
que «ce ne sont pas des revenus imposables»), la protection de
l'intégrité corporelle de l'informateur, la facilitation de séjours à
l'étranger, l'usage d'une identité d'emprunt. Bref, la mission
d'informateur est instituée au rang de vrai métier. Tout juste si l'on
ne prévoit pas des congés payés.

Le Suisse, roi des délateurs?
Un délateur qu'on traite aux petits oignons: de quoi donner raison au
gag qui dit que, «en chaque Suisse sommeille un flic». Serions-nous
plus délateurs que nos voisins? Pour Jean-Paul Brodeur, auteur de
Citoyens et délateurs* et professeur de criminologie à l'Université de
Montréal: «Le Suisse l'est autant qu'un Canadien ou qu'un Américain,
mais certainement davantage qu'un Français. Dans tous les pays qui
n'ont pas connu l'occupation étrangère, les citoyens collaborent
davantage, l'opinion que la population a de la police y est
généralement très positive.»
Mais, au-delà de la particularité suisse, c'est l'idée même de délation
qui a changé. Elle est devenue glamour. «Le type qui fait ça s'héroïse,
dit l'écrivain Jacques-Etienne Bovard, il est Starsky et Hutch en même
temps.» Au reste, comme on l'explique dans les commissariats
romands, on ne dit plus délateur, mais divulgateur. «Le sous-texte,
analyse Pascale Erbeia en faisant référence à l'appel à témoin qui a
suivi le G8, c'est que, si vous ne collaborez pas, vous êtes complice.»
A l'heure où l'on doit tout dire, tout montrer, tout savoir, le délateur
est devenu une sorte de star des temps modernes, un citoyen digne
de ce nom. Le magazine américain Time n'a-t-il pas sacré trois
dénonciatrices de trois affaires économiques au rang de personnalités
de l'année? «Le corbeau est devenu une hirondelle», résume Jean-
Paul Brodeur.
Délivré de cette réputation louche, le délateur peut donc dénoncer en
toute décontraction. Et puis, la délation a de beaux jours devant elle,
car, comme l'explique Jean-Paul Brodeur, «dans un monde en perte
d'autorité, dénoncer, c'est se faire bien voir du supérieur: cette
attitude un peu canine qui consiste à aller déposer son petit os
devant son maître pour ensuite se faire flatter». L'existence du
portable joue aussi un rôle important. C'est un peu «le bidule
technologique qui crée la fonction», continue Jean-Paul Brodeur.
Autrefois, on faisait des soirées diapos pour montrer les prouesses de
son dernier bijou Canon. «Aujourd'hui, certains sont très fiers de
pouvoir, grâce à leur téléphone, démontrer leurs talents
technologiques.»
Autant de raisons qui font craindre que la vie publique ne se
transforme peu à peu en «une société du spectacle en continu»,
avertit Jean-Paul Brodeur. Dans laquelle il ne serait plus possible de
se rendre à un match de foot sans courir le risque de finir en photo
dans le portable d'un individu qui vous aurait pris pour un hooligan en
puissance. Où tout le monde épierait tout le monde. Un univers où
chacun deviendrait un petit cameraman en puissance. Mais où les
acteurs filmés n'auraient jamais donné leur accord pour jouer dans ce
mauvais film.

*Ed. Autrement, 2005

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