LA VISITE

ENJEU: C’est Jean-Frédéric Jauslin, le patron de l’Office fédéral de
la culture, qui a gagné. C’est le chef du Groupe Musée national,
Andres Furger, qui a perdu. L’enjeu? Réunir les huit sites du
Groupe Musée national sous la houlette du premier. Une
uniformisation qui ne plaisait guère à Andres Furger, par ailleurs
directeur du site zurichois du groupe. L’unité muséographique?
Andres Furger n’aime pas. Pas étonnant. Allons dans son musée
pour comprendre pourquoi.

Musée national suisse, il n’y manque pas un
bouton de culotte d’Elisabeth Kopp!

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Il n’y a pas la monnaie à Farinet. C’est vrai, ça, sans la monnaie
à Farinet, c’est moins bien. Mais je jure que c’est la seule chose
qui manque au Musée national de Zurich. Tout le reste, ça y est.
Tout. Toutes les autres monnaies de tous les cantons, il les a.
Et puis aussi:
des traîneaux aux tritons, des armures d’apparat de la guerre
des paysans de 1653, une dent de narval, une tortue géante des
Galapagos, un uniforme des Cent-Suisses, plusieurs chambres à
coucher boisées, le képi du général Wille, le vélo de Ferdi Kübler,
une enseigne de Swissair, une reconstitution de la salle à
manger du château de Wiggen de 1582 (mais où est Wiggen?),
le chemisier et la robe mauves portée par Elisabeth Kopp le jour
de son élection au Conseil fédéral, un parapluie fuchsia de la
grève des femmes, des canons à neige, deux barils de déchets
nucléaires, des montres, un automate aux traits de Maure et
dont les yeux clignotent à la seconde et le menton claque à
l’heure et offert par Zurich au bourgmestre de Baden dont les
armoiries portent justement un Maure, la salle du Conseil
municipal de Mellingen de 1467 (mais où est Mellingen?)
L’étendard et le vrai sceau de Charles le Téméraire rapiné après
la bataille de Morat, une chambre provenant de l’abbaye de
Fraumünster de 1507 (mais où est Fraumünster?), une table de
Holbein, un retable de l’église d’Oberschlatt ou de Bubendorf
(mais où sont Oberschlatt et Bubendorf?), le matériel d’action
antinucléaire de Greenpeace, les uniformes du pavillon suisse de
l’Exposition universelle 2005 au Japon, un La Suisse n’existe pas
de Ben, une maquette des pavillons prévus par Pipilotti Rist mais
jamais conçus pour Expo.02, une fresque de Erni La Suisse, pays
de vacance des peuples réalisé pour l’Expo nationale de Zurich
de 1939, des bobines et du fil de Saint-Gall.
J’arrête? Non!
Ils ont aussi des vestiges des émeutes de Mai 68 en Suisse, les
textiles anciens de l’entreprise Abraham SA, le triptyque de
Varlin intitulé La goinfrerie de 1964, des vestiges de la Street
Parade de 1999, une carte du domaine skiable du Rothorn à
Zermatt, des meubles années soixante en plastique, le premier
téléphone portable développé par Brown Bovery et qui se porte
dans une valise, un ordinateur inventé par l’Ecole polytechnique
fédérale avant tout le monde, mais dont la commercialisation a
échoué, un émetteur télégraphique, des habits des XIIe, XIIIe,
XIVe, XVe, XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles, des jeux d’enfants, des bijoux
design, une voiture solaire, des fausses pièces datant de
l’empereur Trajan, des bobines et du fil d’Appenzell aussi, des
nappes d’une demeure villageoise de Bitzighofen (mais où est
Bitzighofen?), de la vaisselle de faïence de Beromünster, des
coffres numérotés directement exhumés de sous-sols bancaires
de la Paradaplatz, une reconstitution du cloître de
Niederrickenbach à moins que ce ne soit de Schüpfheim (mais où
se trouvent Niederrickenbach ou Schüpfheim?), le casque troué
et l’épée de Zwingli, dérobés sur le cadavre du réformateur à la
bataille de Kappel en 1531, exposés à Lucerne et, finalement,
repris par Zurich après la défaite du Sonderbund de 1848, la
chambre de Pestalozzi, une maquette de mobilier pour réfugiés
de guerre, des centaines de paires de souliers suisses de toutes
les époques, un globe monumental saisi à Saint Gall, une carte
des autorités zurichoises représentées sous forme de carte de
l’univers, des diligences, quelques canons, des armures et des
dagues, et tout ça couvre toute l’histoire suisse des siècles
écoulés.
Et moi, j’ai plus voulu sortir de là, parce que c’est comme Je me
souviens de Georges Perec et qu’on y est bien et que c’est
comme dans le galetas de ma grand-maman sauf que c’est le
galetas du pays tout entier et que toute l’histoire suisse remonte
à la mémoire par objets interposés.
Bien sûr, il y a des endroits sombres et vaguement poussiéreux,
des recoins obscurs et de l’hétéroclite, du bizarre et de
l’incongru bien sûr. Mais c’est le charme de ce musée à
l’architecture pompeusement châtelaine et posé tout contre la
gare centrale de Zurich et entouré d’un parc somptueux ou des
cygnes se dandinent. C’est drôle, c’est merveilleux, c’est
compliqué, c’est incompréhensible, c’est précis, c’est sérieux,
c’est suisse, c’est parfaitement suisse, c’est exactement suisse.
Bon, j’y retourne.

Le silence, les automates, nulle part
En 2005, ce sont 440 000 visiteurs qui ont pénétré dans l’un des
huit musées qui composent le Groupe Musées suisses. Il n’est pas
tout à fait certain que le Musée des automates à musique de
Seewen compte parmi ceux qui font le plus d’entrées. Parce que
Seewen, faut trouver. Pour être clair, ce n’est pas très loin de
Nuglar Sankt Pantaleon et, du coup, chacun voit bien où ça se
trouve.
Tout de même, une fois déniché, faut entrer. Et, à moins d’être
une vieille ganache, c’est évidemment l’émerveillement absolu.
Des automates partout, des dizaines d’automates, des grands,
des petits, des anciens, des modernes, un visage géant qui fait la
moue au passage du chaland, des tas d’autres, tous plus bizarres
les uns que les autres. Et qui fonctionnent. Ici, il faut glisser une
piécette et c’est un fakir qui s’élève en buvant du café sur un
tapis volant; là, il faut presser sur un bouton et un magicien vous
fait, en haussant les sourcils, le fameux coup du gobelet.
Surréaliste: seul entouré de dizaines d’automates et, soudain,
une voix qui tombe du ciel, caverneuse, féminine tout de même:
«Liebe Besucher, chers visiteurs, le Kirchweihorgel jouera à 14
heures.» Scrogneugneu, faut y aller. Dans le hall d’entrée, un
orgue de 12 mètres de long, magnifique, rutilant, ripoliné
gigantesque. Et là, ça éclate d’un coup, braoum, pfuit pfuit, ding,
une musique métallique, avec ce côté mélancolique des orgues
mécaniques, cinq minutes d’un brouhaha résonnant de salle en
salle, tout tremble et, d’un seul coup, ça s’arrête et tout retombe
dans une torpeur et un silence religieux. Juste, il faut juste
attendre dix secondes encore pour entendre un léger grincement
et voir une porte dérobée s’ouvrir dans le fameux Kirchweihorgel:
un petit guide rondouillard et grisonnant en sort, referme la porte
sans bruit et va reprendre sa place à la cafétéria vide, observant
une mouche paresseuse.
La prochaine visite organisée, c’est pour 15 heures, en attendant,
passage obligé à la boutique du musée. Des boîtes à musique et
des automates de tous calibres, de tous ordres, de tous prix. De
12 à 12 000 francs. On peine à voir quel amateur éclairé viendrait
se perdre ici, modestement nanti de 12 000 francs cash. Et, du
reste, il n’y a personne. Qu’une vendeuse au milieu de petites
cages à oiseaux, dans lesquelles un rouge-gorge mécanique
pépie gaiement quand on remonte son ressort. Elle s’en saisit,
ouvre la cage, montre, explique en un français charmant et
hésitant qu’on peut même faire semblant de donner des graines
au volatile. Elle sourit, il n’y a pas beaucoup de bruit, referme la
cage…
Le silence revient.

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