Passion et aversion françaises
L’Hexagone fait corps derrière les Tricolores. Pour mieux les
lyncher s’ils ratent la Coupe du monde de football
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
En 1998, la presse française s’acharnait contre l'entraîneur de
l'équipe de France de football, Aimé Jacquet, persuadée qu'avec
lui les Tricolores ne gagneraient pas la Coupe du monde. La
France eut son Graal et les médias se livrèrent à de pénibles
contritions. Aujourd'hui, cette même presse est tout aussi
dubitative, mais elle se garde bien de le dire. Tout au plus la
devine-t-on blême et rétive. Elle fourbit ses armes, prête pour la
curée en cas d'élimination précoce. Il faut dire que, en France, on
ne reste pas une superstar bien longtemps. Voyez Zidane à qui
Les Inrockuptibles reprochent déjà sa platitude consensuelle;
Thuram dont Sarkozy se moque dès qu’il s’immisce dans le
dossier des banlieues françaises, depuis sa retraite dorée d’Italie;
Michel Platini et Alain Prost surnommés désobligeamment
Platoche et Prostichon; Marie-Jo Pérec, vilipendée pour s'être
donnée à la pub; Guy Drut, giflé pour sa compromission dans le
chiraquisme ripou; Marielle Goetschel dont on fuit la légendaire
vulgarité; Anquetil, frappé du sceau de l’infamie incestueuse, et
Richard Virenque à l’assaut du Ventoux, la France à ses genoux,
un collier de seringues autour du cou.
L’art n’échappe pas non plus à pareille versatilité. André Breton
ne pardonna jamais à l’inventeur de la peinture surréaliste,
Giorgio De Chirico, d’avoir subitement procédé à un retour à
l’ordre, une sorte de repentir à l’égard de l’oeuvre accomplie en
vue d’un changement de cap jugé réactionnaire. Troquant
l’inquiétante étrangeté de ses paysages urbains, nimbés de
mélancolie métaphysique, contre des autoportraits «arrivistes,
dégoulinant de morgue et de classicisme rétrograde», De Chirico
rejoignait le panthéon des lâches. Aujourd’hui encore, la critique
ne célèbre que les dix premières années de la production
picturale d’un artiste qui vécut et peignit pourtant jusqu’à l’âge
de 90 ans. De Zidane, prédisent Les Inrockuptibles, la mémoire
collective ne retiendra que deux coups de tête assénés en finale
contre le Brésil. De Gaulle n’avait pas tort, «les Français sont des
veaux».

