| Obsession sur les toilettes dans les écoles
A Neuchâtel ou à Genève, profs et parents posent des exigences
toujours plus rocambolesques sur la façon de construire les écoles.
Surtout au petit coin
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Les toilettes, lieu d'aisance? De détente? En tous les cas pas pour les
architectes qui doivent les concevoir dans les écoles. Car, à l'ère où
l'on croit voir des pédophiles derrière chaque salle de classe, où les
enfants sont plus protégés que jamais, les normes de construction et
les exigences posées par les parents ou les enseignants sont toujours
plus rocambolesques.
Ainsi, à Genève, Andrea Bassi qui travaillait à la construction d'une
école dans le quartier des Charmilles a-t-il dû construire non pas un
jeu mais deux jeux de toilettes. Pourquoi deux? Pour que surtout, en
cas de panne, les enfants ne croisent pas le plombier ou le
déboucheur, désormais soupçonné de vouloir montrer son robinet.
«Nous vivons une époque du soupçon généralisé, commente Andrea
Bassi, par ailleurs professeur invité d'architecture à l'EPFL. On veut le
risque zéro et, pour l'obtenir, on est capable de pousser la logique
très très loin.» Voire jusqu'à l'absurde. Et, au final, dans un autre
collège où une nouvelle série de toilettes a aussi été réclamée, cellesci
ont fini par tomber en désuétude.
A Neuchâtel, lorsqu'il s'est attelé à la construction de ce collège
primaire, Andrea Bassi s'est retrouvé confronté à un autre genre de
pression. Comme les enfants qui les fréquentent sont petits (niveau
primaire), il a d'abord imaginé concevoir sur chaque étage, des
toilettes qui seraient fréquentées par les garçons et les fillettes et par
les enseignants. «Ces sujets sont aujourd'hui terriblement
émotionnels: rapidement, nous avons senti que cette promiscuité
n'était pas tolérée. Nous avons donc modifié radicalement notre idée
de départ.» Résultat: les garçons à un étage, les filles à un autre et
les enseignants au dernier.
Autant de précautions qui trahissent de profondes inquiétudes
avouées ou non de la part des parents, de leur désir de maîtriser
toujours davantage la vie de leur rejeton en les maintenant dans un
univers surprotégé. «L'époque a bien changé analyse Andrea Bassi.
Quand mon père m'amenait à l'école il y a vingt ans, il prenait
toujours avec lui un billet de 20 francs. Je n'ai su que bien plus tard
qu'il les remettait au concierge pour que celui-ci me donne une
taloche si je ne me comportais pas bien.» Aujourd'hui, les rapports
sont inversés, et c'est l'enfant qui est devenu roi. Un enfant bien
fragile. Lors de la construction de la cour de l'école des Charmilles –
un espace de 400 mètres carrés – Andrea Bassi a disposé trois bancs
de béton. Or, lors de l'une ou l'autre récré, il est arrivé qu'un rejeton
s'égratigne légèrement en heurtant l'un de ces bancs. Assez pour
qu'on demande à l'architecte de les enlever. «Nous avons finalement
obtenu l'autorisation de les peindre en couleurs. Aujourd'hui, si un
enfant ne les voit pas, c'est qu'il souffre d'un problème plus grave...»
Mais que de précautions! «Il arrivera sans doute un moment où il
faudra dire stop et accepter qu'il existe un danger, que chacun – y
compris l'enfant – doit prendre ses responsabilités pour gérer le
risque.»
En attendant ce revirement, à quoi ressemblera l'école de demain?
«Des tapis de mousse partout, parterre, des formes rondes, des
lumières douces.» En un mot comme en mille, du mou, du mou, du
mou. |