LA CHRONIQUE ANTISCIENTIFIQUE

Les singes sidéens

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

Des biologistes patients, compétents et pas dégoûtés ont étudié
350 crottes de chimpanzés camerounais pour aboutir à une
conclusion majeure. Le réservoir du virus du sida qui frappe
l’humanité est constitué par cette horde simiesque. Le virus des
singes n’est pas tout à fait identique à celui des hommes, comme
cela arrive souvent lorsqu’un virus franchit la barrière des espèces.
Toujours est-il que les chimpanzés, infectés pour plus de la moitié,
vivent en bonne intelligence avec leur virus qui ne les tue pas,
tandis que les hommes meurent de leur variante.
Cette découverte ouvre des abîmes de réflexion scientifique.
Comment le sida, qui nous empoisonne depuis trois décennies, a-t-il
été transmis du singe à l’homme? A l’intérieur de notre espèce, il
faut du sang ou du sperme. La transfusion sanguine ou le coït furent
donc chez nous les vecteurs de l’infection. Mais du singe à
l’homme? Seul un savant fou imaginerait une transfusion croisée.
Alors faut-il se rabattre sur un cas de bestialité de la part d’un
citoyen camerounais? On se refuse à y penser, d’autant plus qu’il
s’agirait d’une explication raciste.
Quoi qu’il en soit, il est trop tard pour se pencher sur l’origine de
l’épidémie, il faut l’éteindre. Quand bien même nous découvririons
un vaccin qui éradiquerait la maladie humaine, elle risquera
perpétuellement de sortir à nouveau de son réservoir de
chimpanzés, de muter de façon inédite et de relancer le cycle. Nous
sommes donc acculés à une alternative radicale. Soit on extermine
les chimpanzés en liberté, en préservant la race dans des zoos, où
ces bêtes lubriques seront munies de préservatifs à demeure. Soit
on éduque les hommes dans la pratique d’une stricte monogamie.
De ces deux solutions, laquelle blesse le moins notre exquise
sensibilité?

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