Mondial, un seul but: écraser la France
Les Romands ne tournent pas ronds. Depuis quelques semaines, ils
n'ont qu'une obsession en tête: battre l'équipe de Domenech
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Ce sera mardi à Stuttgart. Mardi 13 juin. Premier match de la Nati à la
Coupe du monde de foot 2006. On en frétille déjà. Mais, quand on y
ajoute le fait que ce premier match opposera la Suisse à la France, la
date devient historique, l'événement majeur... Et les Romands
complètement hystériques. «Moi, je m'en fous de ce que fera la
Suisse au Mondial. Tant qu'elle bat la France.» «Qu'on les batte, c'est
tout ce qui compte!» Des simples brèves de comptoir? Tu parles!
Michel Pont, l'assistant entraîneur du père de la patrie Köbi Kuhn,
n'entend que ça, «à chaque coin de rue.» «Les gens sont fous,
raconte-t-il. Y a que la France qui compte pour eux. Partout, les
Romands me disent: même si vous vous faites éliminer de la Coupe
du monde, c'est pas grave, mais battez au moins la France.» Suisse-
France, c'est un peu notre Argentine-Angleterre à nous. Une
obsession. Un enjeu qui dépasse de loin le foot. Car, ne l'oublions pas,
qu'il s'agisse de la Savoie ou de la Bourgogne, la France est bien le
pays contre lequel des Suisses romands durent, à plusieurs reprises,
prendre les armes! La France... Cette grande soeur qui sème, qui
nargue, qui parle toujours pour ne rien dire. Qui parle beaucoup, trop,
et fort en plus. Qui se fout de la gueule des «peeeetits Suiiisses»,
prononcé avec un accent surdimensionné, comme Laurent Ruquier
l'autre soir quand il accueillait Frédéric Recrosio sur le plateau de On
a tout essayé. Cette France là, on n'en peut plus, on veut la battre.
L'écrabouiller.
L'antiéquipe de France, en ce moment, c'est le sport national de la
Suisse romande. Une sorte de racisme légalisé du 9 juin au 9 juillet.
«Comme une guerre moderne qui se déroulerait dans des limites
respectées par tout le monde», résume Guillaume Samouiller, un
Stéphanois vivant en Suisse, rédacteur sur le site subfoot.com. Car
oui, même les Français sont conscients de l'enjeu pour la Suisse.
Dans le supplément dévolu à la Coupe du monde du quotidien
Libération, on peut lire, sous la rubrique consacrée au groupe G de la
Suisse, dans un encadré sur le joueur Tranquillo Barnetta: «Il est
l'équipe suisse à lui tout seul: (...) brûlant du désir d'exister enfin au
plus haut niveau (traduire: battre la France). Pas encore vraiment
efficace; jusqu'à quand?» Jusqu'au mardi 13 juin, par exemple. Le jour
où toute la Suisse romande sera derrière son équipe et s'égosillera
devant son poste jusque mort de la France s'ensuive. Et voici
pourquoi.
Parce que les Français sont arrogants
Le site internet spécialisé subfoot.com a élu Thierry Henri «Melon d'or
2005», pour les exceptionnelles qualités de prétention et d'arrogance
dont il a fait preuve dans ses déclarations aux médias. «Les Français
nous agacent, parce qu'ils ont une très grande bouche pour dire les
choses poliment», confie ce membre du comité de la Swiss Active
Movement (SAM), le fans club romand de l'équipe suisse. «Ce ne sont
pas aux Français en tant que personnes qu'on en veut, s'énerve
Liliane, supportrice de l'équipe suisse de foot depuis plus de trente
ans. Mais à la France du PAF, de l'élite parisienne, du showbiz qui ne
sait pas s'adresser autrement à «nos amis suisses» – comme ils
disent avec condescendance – sans donner le sentiment qu'on est
des sous-développés.» Un rapport d'arrogance que la France
centraliste, parisienne, entretient avec les «petits Suisses», comme
avec les Lillois ou les Marseillais d'ailleurs. Et qui fatigue
considérablement toute entité francophone périphérique. A l'instar
des Romands vis-à-vis de la France, l'Angola a dit que la seule chose
qui comptait au Mondial, c'était de battre le Portugal. Prendre sa
revanche sur l'ancien colonisateur. Colonisateur-colonisé ou centrepériphérie:
même combat.
Parce que les Français sont chauvins
Leurs cocoricos, on n'en peut juste plus. L'idée de se retaper
l'immonde remake franchouillard du I will survive de Gloria Gaynor
qui nous a cassé les oreilles pendant tout l'été 1998 lorsque la France
devenait championne du monde nous horripile. Pour le Suisse
romand, tout supporteur français est un Thierry Roland en puissance.
«Ils sont tellement chauvins, s'emballe notre supportrice, que, si la
Suisse les battait, ils seraient capable de dire que c'est parce que
Alexander Frei joue dans un club français!» Approché pour l'occasion,
l'ambassadeur de France en Suisse, Jean-Didier Roisin qui est
probablement bien le seul à ne ressentir «aucune animosité»
obsessionnelle des Romands face à l'équipe de France, ni même une
quelconque forme d'arrogance ou de moquerie généralisée des
Français à l'égard des Suisses, se réjouit de «cette belle et jeune
équipe de Suisse». Complétant sa phrase, tout diplomate qu'il est et
avec le sourire, d'un: «J'espère qu'elle poursuivra au Mondial un très
beau parcours qui ne compromettra pas celui de la France.»
Parce que les Français se la jouent... comme Beckam
Des stars, voilà ce que sont devenus les joueurs de l'équipe de France
depuis leur victoire contre le Brésil, ce fameux 12 juillet 1998. Des
stars qui se la pètent au champagne et se tapent des mannequins.
Normal? Non, dégeu, répond le Romand. Reprenant les arguments de
Bruno Godard dans son récent ouvrage choc Les Bleus peuvent-ils
vraiment gagner la Coupe du monde?, les membres du comité SAM
s'indignent: «Jusque-là, les footballeurs étaient des beaufs. Et puis,
après cette finale, les joueurs français sont devenus des super-héros,
des stars du monde. On a assisté à une récupération politique,
publicitaire, sociale de la réussite de ces joueurs qui ont atteint des
proportions ahurissantes, complètement délirantes. Alors que le foot
doit rester apolitique.» La starification, ne fait clairement pas partie
des moeurs helvétiques. Le Romand y décèle toujours quelque chose
d'obscène. «La réussite individuelle n'est pas glorifiée en Suisse»,
constate en effet Guillaume Samouiller, le rédacteur français de
subfoot.com. Et donc, forcément, celle des Français énerve.
Parce que les Français sont vieux
Et nous, on est jeune. Point. Et heureux de célébrer enfin cette
«jeunesse qui fait tant plaisir. Qui se donne à fond, est décomplexée,
s'illustre dans des grands clubs européens et y croit», s'exclame
Michel Pont. C'est encore plus beau qu'un générique de Heidi. D'un
point de vue sportif bien sûr, l'argument a été largement développé
dans les colonnes de la presse, en Suisse comme en France. Eux
s'interrogent parfois, mais se félicitent surtout du retour du bon vieux
Zidane. Nous, on porte Köbi aux nues pour «oser» jouer la carte
jeune. Parce que ce qui est bon, c'est que, pour la première fois, ce
n'est plus la petite équipe qui rencontre la grande, mais c'est la jeune
qui défie la vieille.
Parce que les Français sont bons
Pas besoin de s'éterniser sur ce point. Le Liechtenstein aussi est un
pays limitrophe, mais ça n'a pourtant jamais fait bander personne de
les écraser au foot. Tandis que la France, championne du monde
1998 et championne d'Europe 2000, ben oui, faut bien l'avouer, c'est
un beau gabarit. Qu'on boufferait bien tout cru.
Pour que le Suisse devienne grande
Tant d'espoir, de virulence et de hargne dans un match de foot contre
la France. Comme si un ballon dans les filets de Barthez, mieux que
n'importe quel référendum ou projet de loi, allait ouvrir à la Suisse les
portes de l'Europe et du monde. Un simple match de foot remporté
contre la France pour que, enfin, on puisse ressentir ce que ça fait
d'en être. Pour qu'on puisse se dire que, enfin, la Suisse est devenue
grande. Un peu petit, non? |