LE REPORTAGE D'ICI

Résumé de l’épisode précédent:
Après avoir visité Atlas, le plus grand détecteur de particules de
tous les temps, notre journaliste, ses deux compagnons
photographes et leur guide se dirigent vers la deuxième étape
de leur longue visite du CERN.

Dans les entrailles du monstre à protons (III)

Sur le site principal du CERN, Vincent le photographe fait un
commentaire de tintinophile qui plonge notre journaliste dans
des souvenirs d’enfance

TEXTE: PIERRE-LOUIS CHANTRE

- C’est marrant, j’ai l’impression d’être en Bordurie dans
Objectif Lune.
Nous voici maintenant au coeur du CERN, au milieu d’une cité de
hangars qui ressemble à n’importe quelle zone industrielle
suburbaine. La remarque de Vincent met dans le mille: à peine a
t-il évoqué les aventures de Tintin que plusieurs images me
reviennent en mémoire. Mes souvenirs d’Objectif Lune collent
parfaitement avec les bâtiments que j’ai sous les yeux. Même
architecture spartiate, mêmes tons vert pâle et gris-beige, même
sentiment d’une époque passée. Le fait est qu’Hergé a publié cet
album en 1953, un an avant la fondation du CERN. Pour un peu,
les architectes du centre nucléaire se sont inspirés de la BD. Un
aspect différencie néanmoins les deux endroits. Usées par le
temps, les infrastructures de l’organisation européenne
paraissent très vieilles. Certaines sont dans un état de
délabrement consternant.
Vincent continue sur sa lancée :
- Bientôt, vous allez voir, on va croiser Szut dans un couloir.
Non, il me semble que ce personnage n’est pas dans Objectif
Lune. Vincent corrige de lui-même:
- Ah mais non, c’est pas Szut, c’est Wolff qui travaille avec
Tournesol pour fabriquer sa fusée.
L’assistant de Tryphon Tournesol, avec sa petite moustache
hitlérienne, sa calvitie lustrée par l’effort cérébral, son visage
rondouillard et sa salopette verte, m’apparaît clairement. Et,
tandis que nous suivons notre guide Renilde vers les lieux de
notre prochaine visite,Vincent développe son sujet:
- Ah Tintin, j’ai lu et relu ces albums mille fois quand j’étais
gosse. Au fait, y a un album qui se passe en Suisse, c’est
lequel déjà?
A ma connaissance, les seules aventures helvétiques du petit
reporter à houppette se trouvent dans L’affaire Tournesol. Je me
souviens même d’une scène à l’Hôtel Cornavin de Genève et
d’un accident de voiture qui jette le héros et son acolyte
Haddock dans le lac Léman, pas loin d’un panneau routier qui
annonce «Nyon».
- Tu te souviens du journaliste et du photographe qui
viennent pour Paris Flash?
Décidément, Vincent n’est pas de ces passionnés qui peuvent
précisément décrire la mise en scène de n’importe quelle case
de n’importe lequel des 23 albums d’Hergé. C’est un tintinophile
authentique mais approximatif: les deux envoyés du magazine
people en question n’apparaissent pas dans L’affaire Tournesol,
mais dans Les bijoux de la Castafiore.
- Si tu te souviens, le photographe s’appelle Walter Rizotto
et l’autre, le journaliste, Jean-Loup de la Batellerie.
Ceci, en revanche, est parfaitement exact.
- J’ai connu deux potes, un journaliste et un photographe
qui travaillaient souvent ensemble. Parfois, dans leurs
reportages, ils s’annonçaient en disant très sérieusement:
«Bonjour, nous sommes Walter Risotto et Jean-Loup de la
Batellerie», et ça marchait à tous les coups. Faut dire que
c’était une époque où les rédactions comptaient encore
pas mal de journalistes avec des noms qui se dévissent.
Je cherche rapidement dans mes connaissances: c’est vrai, je ne
connais aucun collègue à particules.
- Et puis dis donc, tu sais que le Palais de Plekszy-Gladz est
la reproduction parfaite du Palais de Budapest?
Pour les malheureux et les malheureuses qui ne connaissent pas
du tout Tintin, nous voilà revenu à L’affaire Tournesol. Plekszy-
Gladz est le nom du dictateur de Bordurie, un pays imaginaire
qui représentait l’URSS de façon limpide. Vincent encore:
- Quand même, Hergé était un reporter fabuleux, le plus
grand de tous. Chaque chose qu’il dessinait existait dans
la réalité.
Et de conclure avec cette généralité vexante:
- Comme tous les journalistes, il n’avait aucune
imagination…
Désolé de donner autant d’importance à ces digressions
tintinabulesques, mais plus le reportage avance et plus les
intermèdes de notre visite nucléaire prennent de l’importance.
Vincent et son collègue Pascal sont de joyeux compagnons. D’un
site du CERN à l’autre, nous effectuons des trajets en voiture qui
donnent le temps de bavarder, de commenter, de divaguer. Au
sein de notre trio, Vincent tient le crachoir, Pascal abonde et
rigole et, moi, je note frénétiquement (en cachette, de peur que
le flot d’anecdotes ne tarisse).
J’attends donc ces conversations avec autant de curiosité que les
cathédrales souterraines du CERN. Entre deux commentaires de
l’infatigable Vincent, Pascal raconte que, avant de devenir
photographe, il a été éducateur social et qu’il se souvient d’un
enfant surdoué qui parlait tout le temps de physique des
particules. Le gamin manifestait des connaissances si pointues
que son entourage se demandait s’il était mythomane ou génial.
Pour en avoir le coeur net, on l’avait emmené auprès de vrais
physiciens: tout ce que l’enfant racontait était juste, et personne
ne savait où il avait appris ça.
Evidemment, nos échanges ne restent pas toujours aussi près de
notre occupation du jour. Mais les réminiscences que provoque le
CERN vont finalement imposer deux thèmes majeurs: Tintin donc
et Jacques Chirac. Lors de la dernière visite du président français
au centre nucléaire, Vincent faisait partie des reporters envoyés.
Le photographe nous offre alors généreusement ses souvenirs
chiraquiens, qui le conduisent ensuite à d’autres anecdotes
politico-médiatiques, puis à des considérations qui en disent long
sur la prochaine élection présidentielle.
Mais je garde ces quelques perles pour plus tard. Alors que nous
approchons de notre prochaine visite, les souvenirs tintinesques
du photographe m’ont replongé dans mon enfance. Moi aussi,
qui ai vingt ans de moins que Vincent, j’ai lu et relu les histoires
du petit reporter jusqu’à plus soif. Moi aussi, j’ai des images qui
subsistent comme des souvenirs de famille. Moi aussi, je
mélange parfois les albums, les références, les détails.
D’ailleurs, à peine rentré chez moi, j’ai fouillé dans ma
bibliothèque BD pour mettre mes souvenirs au clair. J’ai trouvé
qu’Objectif Lune ne se situe pas en Bordurie, mais en Syldavie,
l’autre pays inventé par Hergé. J’ai aussi repéré le palais du très
stalinien dictateur Plekszy-Gladz dans L’affaire Tournesol.
Dessiné au troisième plan d’une case mineure (pour les curieux,
page 47), l’édifice de style effectivement soviétique est
surmonté d’une moustache en guise de fronton; au deuxième
plan, une statue du dictateur très moustachu ne fait aucun doute
sur le gag. Je ne peux donc plus croire les affirmations de Vincent
sur le caractère journalistique de ce dessin.
Peu importe: je ne passerai plus jamais devant le CERN sans
penser à Objectif Lune. Je ne relirai plus Les bijoux de la
Castafiore sans noter la drôlerie de Walter Rizotto et Jean-Loup
de la Batellière (dont je ne me souvenais ni du nom ni de l’effet
que leurs patronymes avaient produit sur moi). Chaque fois que
je reprendrai L’affaire Tournesol, j’aurai envie d’aller à Budapest.
Enfin, je ne finirai aucun de ces trois albums sans penser à
Vincent.
Mais je digresse un peu trop. Ce troisième volet se termine, et
nous ne sommes même pas entré dans la prochaine grotte d’Ali
Baba que nous réserve Renilde…
Merci de réviser vos connaissances en informatique pour le
prochain épisode.

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