Laissons-les s'aimer!
Un gros bol de confiture. Collant, coulant, poisseux. Tu mets une
tasse à tilleul par-dessus, à l'envers, et voilà, tu l'as: le Palais fédéral.
Version juin 2006. Tellement sucré, tellement doux que l'élection
d'une nouvelle conseillère fédérale y est absorbée par la pulpe de
fruit, édulcorée. Ça se passe entre amis, presque entre amants, avec,
en toile de fond, la chanson de Daniel Lavoie: «Ils s'aiment comme
des enfants/Comme avant les menaces et les grands tourments.»
Parce qu'ils s'aiment, vraiment, nos parlementaires fédéraux. C'est
fou ce que l'affection renaît aux veilles d'élections fédérales. Les
idées s'embrassent, les positions s'étreignent, les questions ne se
posent pas, même pas celles qui auraient pu donner une idée réelle
des visions de Doris Leuthard. Peu importe son programme, une
seule chose intéressait les groupes: qu'elle promette de n'embêter ni
les radicaux ni les UDC. Qu'elle s'engage à ne provoquer aucune
scène de ménage. Le pire, c'est qu'elle l'a fait.
Certes, on a une femme de plus au Conseil fédéral. Certes, elle aura
le temps de prouver qu'elle a du coffre. Mais exiger qu'elle affiche
ses couleurs et ses convictions dans le détail était la moindre des
dignités démocratiques. Cela devait l'emporter sur l'obsession du
statu quo préélectoral.
Si l'on n'espère pas de chaque nouveau membre du Conseil fédéral
qu'il bouleverse les choses, qu'il secoue les habitudes, qu'il
ambitionne un pays différent, à quoi sert-il de les changer? Notre
démocratie est-elle encore vivace s'il n'y a plus d'enjeu, plus de
nécessité de dire ce qu'on veut de la Suisse quand on prétend la
gouverner?
Pour répondre, le chanteur répéterait jusqu'au hurlement: «Laissonsles,
laissons-les, laissons-les s'aimer!» Quand les élus se seront tant
aimés qu'ils nous auront dégoûtés de la politique, ils pourront
toujours faire des disques.
Ariane Dayer

