PORTRAIT

Marcela Bideau, l'entre-deux-hommes

Certains cherchent une place au soleil. Marcela, elle, épouse de, mère
de, en a trouvé une à l'ombre. Et c'est comment, la vie en demiteinte?

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN, collaboration Ariane Dayer

Il y a Jean-Luc. Imposant, volubile, grande gueule et, récemment,
grand déballeur aussi. Sa vie en Pampers, après une opération de la
prostate, n'a plus de secret pour personne. Et puis, il y a Nicolas.
Même taille, même tronche, langue bien pendue. A la tête du cinéma
suisse, lui, ce n'est pas le grand déballage mais le grand jeu qu'il a
sorti. La montée des marches à Cannes – pour des courts métrages
dont personne ne connaît ni le titre ni les auteurs – mais Cannes
quand-même. Jean-Luc et Nicolas, deux aubaines pour faire exister le
cinéma suisse dans le monde. Et, au milieu, Marcela. «Je veux bien
vous rencontrer, mais je ne vois pas pourquoi ça intéresse Saturne. Je
vous avertis: je ne suis pas drôle.»
Mais elle est quand même venue au rendez-vous. Marcela Salivarova
Bideau. Avec les «r» slaves roulés de ce nom de jeune fille dont elle
n'a pas toujours su quoi faire. Le placer devant ou derrière? En
coulisses ou sur le devant de la scène? Se faire un nom n'est pas
chose aisée. «Déjà au départ, quand j'ai pris le nom de Bideau, je ne
me sentais pas une Bideau. Mais mon beau-père était tellement fier
de ce nom que je ne pouvais pas lui faire offense. Puis, quand j'ai fait
de la mise en scène, je me suis appelée à nouveau Salivarova. Pour
sortir de l'ombre. Mais les gens disaient, alors: c'est Marcela
Salivarova, la femme de Bideau. C'était pire. Du coup, j'ai fini par
opter pour Marcela Salivarova Bideau.»
Salivarova accoté à Bideau, de loin, c'est comme un
accomplissement. Voici en effet un couple qui s'affiche partout main
dans la main. En voyage en Chine, à la boulangerie du village ou sur
les plateaux télé. Ensemble pour dire qu'ils ne se comprennent pas,
s'engueulent, mais ne se quitteront jamais. Assumer la fusion du
couple qui dure malgré tout. Jusqu'à l'embarras. Marcela reçoit les
excuses publiques de son mari en direct à la télé pour cette histoire
de Pampers à la une des journaux. Jusqu'à l'incohérence. Marcela sur
ce plateau d'Infrarouge médiatise son avis contre la médiatisation.
Jusqu'au ridicule même. Marcela avec Jean-Luc, qui a exigé sa
présence dans l'émission Pardonnez-moi de Darius Rochebin, plantée
en voix off dans le décor, parce que, pas de bol, la caméra ne peut
cadrer qu'un seul invité. «Oui, là, je crois que c'était le pire», concède
la femme de l'ombre. Mais bon. Depuis que Jean-Luc Bideau traîne
son épouse partout avec lui et ne prononce plus une phrase sans
commencer par «Marcela pense que...», tout le monde la connaît. Et
c'est mieux que rien. Alors, heureuse? «Je ne peux pas dire: ma vie,
c'est du bonheur, parce que c'est cliché. C'est juste la vie, avec les
bons et les mauvais côtés.» Et le tout, c'est de tracer son chemin,
entre deux.

Où l'on apprend
qu'il faut bosser avec son mec

Quand Marcela a fui Prague, c'était par envie de liberté. Et elle allait
être servie. Elle s'installe enceinte de Jean-Luc dans l'appartement
acheté à Bernex: «Mon beau-père m'a dit: «Regarde bien la cuisine,
parce que c'est là que tu va passer ton temps.» Puis, après Nicolas,
est arrivée Martine. «Quand j'ai rencontré Jean-Luc, il m'a demandé
ce que je voulais. Je lui ai dit: «Me marier et faire des enfants.» Là
encore, elle n'allait pas être déçue: «Franchement, je l'ai vécu comme
un lavage de cerveau!» Vint l'époque d'euphorie de Jean-Luc à Paris.
Il rêvait de grande vie. «Il ne voulait plus me dire quand il allait
rentrer à Genève. Il voulait vivre son truc à lui. Et moi, je restais
coincée à la maison.» De la rancoeur? «Oui» De la jalousie? «Oui, bien
sûr. J'aurais tellement voulu vivre ce qu'il vivait.» Les rêves se
décrochent du ciel. «J'avais envie qu'il travaille moins. Je voulais
voyager aussi. Mais c'est raté.» Marcela ne s'est pourtant jamais
barrée. Pour les raisons même qui faisaient de sa vie un
enfermement: son mariage, ses enfants, la maison. Et sa touche
d'interprétation à elle: «Les divorces, c'est fait pour pousser à la
consommation. C'est bon pour la vente de frigidaires.» Tout de
même, «vers 40 ans», Jean-Luc et elle décident de travailler
ensemble. «C'était le moyen de faire tenir ce couple.» Elle met son
mari en scène au théâtre, participe à des lectures, lui déniche des
auteurs. Son travail artistique, c'est enfin le coup de projecteur. Mais
pas la reconnaissance. «J'ai pris plus de place. Mais les critiques
étaient dithyrambiques sur lui, et il n'y avait rien sur moi. En France,
c'était plus facile d'exister, mais ici, c'est un petit étang francoromand.
On ne voit que lui. Des fois, j'ai l'impression que je suis
transparente.»
Cinquième tableau – fierté – l'apogée du fils Nicolas, qui devient
l'année passée le très médiatisé chef de la section cinéma à l'Office
fédéral de la culture. Mais c'est Nicolas, fils de l'acteur. «On avait
l'impression que c'était le fils de Jean-Luc et d'une éprouvette!»
Nouvelle désillusion. «Ça m'a beaucoup blessée. Parce que les
enfants, je me disais que personne ne pouvait nier que c'est moi qui
les ai élevés.»
Marcela raconte tout ça, ponctué de haussements d'épaule, de
larmes contenues et de rires qui s'échappent. Dans un mélange de
fatalité et de distance aussi. Marcela est comme ça, elle accepte ce
qu'elle condamne. C'est le paradoxe incarné. Belle et lointaine
comme la ville de Prague, quand on n'y a jamais mis les pieds. Voix
fluette, parfois presque imperceptible tellement c'est doux, mais pas
un mot de trop qui dépasse de ses phrases. Comme une rigueur. «Je
suis contradictoire, oui. Ça tient à mon signe, Sagittaire. J'ai souvent
envie de ce que que je n'ai pas et, quand je l'ai, je ne le veux plus.»
Et, pour tenir à l'ombre de ces deux immenses guelus, l'héritage
d'une femme.«Ma mère avait toujours un argument. Elle m'a appris
ça. Une façon d'exister, d'argumenter, de discuter.» Marcela
Salivarova Bideau, c'est ce miracle -à. Contradictoire, paradoxale,
complexe, forte et soumise mais incroyablement entière.
Indispensable comme le noir dans la salle avant que la lumière
blanche ne projette le film.

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