Roger* (II)
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es à nouveau dans le vestiaire de Roger, un soir de défaite. Tu
es seul, Roger est parti depuis longtemps ruminer son
accablement avec cette fille aux grandes lunettes. Que peuventils
bien se dire, dans un grand restaurant parisien où Roger
picore dans son assiette? Peut-être qu’elle le console avec des
listes de chiffres, témoins d’un palmarès et d’une suprématie
globale presque sans faille. Mais Roger s’en fout, car ce
«presque» l’accable, et toi aussi dans ce vestiaire où seuls
quelques reliques traînent. Roger a laissé une chaussette
swooshée un peu sale, un bidon de mixture énergétique
inopérante, un papier cellophane pour emballer une raquette trop
poussive. Roger doit être malheureux, tu penses. C’est con à
dire, voilà un homme au sommet, sans aucun de tes soucis à toi
(pas un rond sur ton compte, merdoyant ta vie entre boulot
insatisfaisant et amourettes précocement évaporées); un
homme, donc, apparemment comblé, et dont le malheur lui tord
les boyaux. Du coup, te voilà méditant sur la tristesse ou le
bonheur, ces grandes notions un peu molles mais dont la
présence ou l’absence nous encombrent le cerveau. Roger a tout
mais se sent moins que rien. Tu penses à ces bidonvilles
brésiliens qui abritent, tu l’as lu, le plus faible taux mondial de
stress. Ils rigolent plus que Roger, tu te dis. Il ne lui manque
qu’une chose, gagner à Paris, mais il n’y arrive pas. La fille aux
grandes lunettes lui dit l’année prochaine, c’est si loin, si
improbable, c’était cette fois, après qui sait. Roger aurait pu
s’arrêter ce soir s’il avait gagné, mais il a perdu, et il devra
repartir comme un maudit sur les routes et les courts de la
planète. Tu penses à Roger, tu voudrais pouvoir aller prendre une
bière avec lui, lui dire des choses bêtes pour le faire rire, mais la
fille aux grandes lunettes veille sur lui. Soudain tu penses, et
c’est stupide, il devrait quelque chose, peut-être elle, juste pour
voir.
*Federer, joueur de tennis allergique à la terre

