Homo neandertalensis, mon bienheureux cousin
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Homo sapiens neandertalensis, monsieur mon cousin, je ne sais
pas si tu pardonneras à ceux de ma race, Homo sapiens, cette
ultime faute de goût: la modélisation informatique de ta face.
Certains chercheurs viennent pourtant de le réaliser, ce portrait,
et personne ne sait vraiment pourquoi. Leurs prédécesseurs au
moins faisaient oeuvre utile. Il y avait en effet un intérêt à
prouver, séquence ADN à l’appui, que toi et moi ne sommes que
des cousins. Il était certainement utile de savoir qu’Homo
sapiens et Homo neandertalensis ont cohabité quelques dizaines
de milliers d’années avant ta disparition. Il n’est évidemment pas
indifférent d’apprendre que le métissage entre les deux espèces
n’a probablement pas été possible, au moins ici, en Europe.
De même, ils ont eu raison de rappeler qu’Homo neandertalensis
est mort sans descendance et que ta race est aujourd’hui
éteinte. Vraiment, tout cela,, je le comprends bien, mais
pourquoi ont-ils éprouvé ce funeste besoin de t’inventer un
visage, virtuel, au demeurant assez grossier.
Ainsi, monsieur mon cousin, quand je t’imaginais, ils se sont
sottement mêlés de t’imager. C’est un peu normal hélas, c’est
un peu cela qu’on vit aujourd’hui, ici, ce besoin permanent de
voir et de faire voir: te voilà donc ravalé au triste rang de
phénomène de foire, juste entre l’improbable femme à barbe et
le répugnant rakaka, l’homme des bois.
C’est cela l’époque, il faut bien qu’elle se rassure. Te voir en os
ne suffisait plus à son imaginaire, il lui a fallu tâter tes chairs. Les
chairs du disparu, la tête du condamné, le regard de l’éteint. Et
tout cela pourquoi? Parce que, dans une époque vide
d’imagination et qui ne flatte que l’ego, la conscience de la
condition d’humain passe mieux par l’affichage de ta race
éteinte que par celle de la mienne, souffrante. C’est parce qu’ils
voient que tu n’es plus qu’ils savent qu’ils sont.
Et ce monde de décérébrés, de serfs et de pantins s’enorgueillit
bêtement de se voir vivant quand il a déjà perdu la grâce d’être
humain.

