Mort aux tongs!
L'été venu, les règlements et les interdits vestimentaires au boulot se
multiplient. L'indispensable cabale contre la tong est lancée. Plus
ridicule, tu meurs
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Elle est minimaliste, souple, inoffensive, à première vue. Mais
attention, la tong révèle une tension sociale. Soulève une
interrogation absolument fondamentale. Existentielle. Pour ou contre
le port de la tong au travail, c'est la grande question du moment. Et
elle ne se pose non pas au rayon chaussures d'été de Bally ou Bata,
mais d'abord à l'étage de la direction des ressources humaines des
entreprises et administrations du pays. A Genève, c'est même un
conseiller d'Etat en personne qui s'est prononcé sur le sujet.
L'écologiste Robert Cramer, chef du Département du territoire, qui n'a
pas pour habitude de réfléchir avec ses pieds, a fait solennellement
connaître sa position en la matière: pas de tongs aux petons des
fonctionnaires. «Ça nuit à l'image de l'Etat», argumente son
secrétaire général, Philippe Mattey. Bon sang. Une paire de tongs aux
pieds, et c'est l'image de l'Etat qui part en couille. Autant dire que
l'heure est grave. Soit l'Etat est encore plus fragile qu'on ne le
pensait, soit c'est bien la tong qui, sous ses faux airs brésiliens, légers
et estivaux, constitue une menace dont on aurait tort de sous-estimer
l'effet au niveau national.
D'ailleurs, les réactions aux propos de Robert Cramer ne se sont pas
fait attendre. Le quotidien la Tribune de Genève a carrément
consacré à ce dilemme hautement citoyen un forum sur son site
internet. «Faut-il interdire les tongs aux fonctionnaires?», et les
passions se déchaînent. Y en a des pages et des pages. Extraits:
«Interdiction ou pas... mes tongs, je les garderais aux pieds tout l'été.
Non mais, on fait encore ce qu'on veut!» «Les tongs portés par nos
fonctionnaires ne sont que le reflet du tourisme de nos
administrations.» «Il est tout à fait normal d'exiger des fonctionnaires
une tenue correcte. (...) Donc, Monsieur Cramer devrait en informer
Messieurs Hiller, Mugny et Tornare!» «C'est justement la sandale à la
mode cet été. Si on a de jolis pieds propres, aux ongles bien vernis et
qui ne transpirent pas, les tongs sont un élément vestimentaire très
joli.»
Vieille comme le monde (même Jésus en portait, paraît-il), cette
misérable semelle, aujourd'hui en caoutchouc, agrémentée d'un fil
entre les orteils, réussit ce dont même une élection au Conseil
fédéral n'est plus capable dans ce pays: elle crée le débat. Comment
diable fait-elle cela? Les psy ont bien évidemment leur avis sur la
question. Figurez-vous que, si la tong suscite tant d'émois, c'est
qu'elle dévoile les pieds et que ceux-ci, «comme tout ce qui est voilédévoilé,
sont porteurs d'émotion». Les pieds «ont une odeur» et il
«existe une connotation érotique au coeur de toutes les odeurs
corporelles». Ainsi, «cet organe est encore capable de provoquer le
trouble, à une époque où l'on exhibe tout le reste sans retenue», écrit
Odile Chabriac, dans Psychologies.
Certes. Mais l'analyse ne percute pas chez les fonctionnaires genevois
interrogés. Pour eux, la raison de l'indignation et de l'engouement
citoyen contre l'interdiction de la tong au boulot est ailleurs. «Ce n'est
pas la tong en tant que telle ni les pieds qui posent problème,
explique ce fonctionnaire de l'Etat, sous couvert de l'anonymat, tant
le sujet est délicat. C'est que ce soit la gauche qui se mette à faire du
populisme de droite! Car si même la gauche se met à nous dire
comment il faut se saper, c'est que le populisme à la sauce UDC
gangrène tout l'échiquier politique. Et ça, c'est grave.»
Dans les autres cantons romands où personne n'a encore osé
publiquement décréter l'interdiction formelle de la tong, le débat est
en effet moins virulent. Mais tout de même présent. «Mmh, la
question est très intéressante, assure Frédéric Rouyard, l'un des
délégués à la Communication de l'Etat de Vaud, qui ne manque
d'ailleurs pas d'emblée de se positionner: «Je ne porte moi-même pas
de tongs.» Frédéric Rouyard demande un délais de vingt-quatre
heures pour enquêter auprès du chef du personnel et apporter une
réponse exhaustive. C'est fou, les kilomètres hiérarchiques que peut
parcourir une sandale brésilienne. Au final, c'est le délégué du
Département des finances qui répond. «Le choix vestimentaire relève
du bon vouloir des fonctionnaires, dans les limites de la bienséance,
explique le Vaudois. Jusqu'à présent, il n'y a eu à notre connaissance
aucun excès.»
Les limites de la bienséance. Celles qui ont, à Genève, été
outrepassées, a relaté la Tribune de Genève, par la vétérinaire
cantonale qui s'est présentée en tongs à des journalistes lors d'une
interview. Le délégué de la Communication à l'Etat de Vaud
commente: «Tout est fonction de la circonstance.» Et se positionne
encore plus volontiers que s'il s'agissait des prochaines votations
fédérales: «Je m'autorise moi-même le port de sandales et,
personnellement, je revendique à ce sujet une certaine liberté. Mais il
est évident que je pose des limites. Je ne me présenterais pas en
tongs à une conférence de presse.» En Valais, canton catholique fort
accoutumé à la sandale en cuir, aujourd'hui communément désignée
comme la basket Moïse, la tolérance semble être de mise. Mais
l'engagement ne fait pas défaut. C'est Gilbert Briand, chef adjoint du
personnel de l'Etat valaisan qui prend en main le dossier: «On a
aujourd'hui tendance dans l'administration à tout réglementer. On ne
pourra bientôt plus rien faire! Je pense plutôt qu'il faut responsabiliser
les gens. Le Conseil d'Etat pourrait décider d'un règlement général si
le port de la sandale ou du nu-pied posait des problèmes dans
certains services, mais, pour l'instant, ce n'est pas le cas.» Bref. Au
sujet de la tong, partout, tout le monde est prêt à réfléchir, à se
mobiliser, à se positionner et, si nécessaire, à légiférer.
Et qu'en est-il alors de la législation dans les entreprises? Eh bien, elle
est parfois aussi détaillée que le Code des obligations suisse. L'été
venu, les nouvelles directives déferlent, et chaque employé se met au
parfum des dernières tendances du Dress code 2006. Ce cadre d'UBS
s'en fait même un point d'honneur. «C'est toute la différence entre un
fonctionnaire et un cadre du privé. Nous, on accepte les codes et les
interdictions pour le bien-être de l'entreprise. Ça s'appelle la
conscience professionnelle. Et, si les fonctionnaires ont du temps à
perdre à se battre contre l'interdiction de la tong, ça ne fait que
renforcer les stéréotypes à leur sujet!» En substance, dans le privé, se
mobiliser pour la tong, c'est beauf, mais n'empêche qu'on ne lésine
pas sur la conception des directives. Sur une dizaine de Dress code
informations récoltées, la liste des interdits s'étale en moyenne sur
deux pages! Chez Japanese Tobacco, société internationale installée à
Genève, c'est carrément à chaque saison sa directive, de la tête au
pied. Dans l'entreprise de cosmétique Elizabeth Arden, il est fait
mention, noir sur blanc, de la «sandale» interdite. Cette adjointe du
personnel d'une grande entreprise suisse qui, n'ayant pas pu
consulter son supérieur, préfère s'exprimer sous couvert de
l'anonymat (au cas où elle se prendrait une paire de tongs à travers le
visage pour avoir dit des conneries à la presse), raconte que les
directives sont très précises depuis l'été caniculaire de 2003. «Trop
d'employés venaient en nu-pieds, c'était intenable. Formellement,
même les femmes, n'ont plus le droit de porter des chaussures qui
font dépasser tous les orteils.» Et si c'est que un ou deux, ça passe?
«Oui, si c'est que les deux du milieu ça va. Et, à l'arrière, le pied doit
être tenu. Pour éviter le bruit du slap slap qui fait vraiment mauvais
genre si on croise un client.»
Et surtout, surtout, un pied couvert évite l'offense: celle de voir les
orteils des chefs de personnel ou des conseillers d'Etat frétiller de
plaisir en séance de travail, à l'idée que, en interdisant la tong, ils
accomplissent de grandes choses dans ce bas monde. |