SUR LE DIVAN

S.A.R., le prince Victor-Emmanuel de Savoie

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Si c'est dur de dormir sur une paillasse de prisonnier lorsqu'on est un
Savoie? J'hésite, le doute m'étreint, au moins un, me direz-vous, que
je ne dégoûte pas et qui accepte encore de me prendre dans ses
bras. Pourtant, il y a dans toute cette affaire une immense injustice.
Qui sait si tout cela est vrai, le saurai-je moi-même un jour, docteur,
je vous le demande, vous qui rendez les gens à eux-mêmes. Mais
admettons que cela soit. Prenez un prince dont le royaume existe,
mais dont il est banni. Qui jamais ne peut donner un seul ordre. Qui
se fait tancer par l'épicière du coin, alors qu'il aurait le pouvoir de la
battre. Un prince qui mériterait le trône, alors que, jour après jour, il
doit se contenter de poser son noble fessier sur un obscur fauteuil
dans une minable villa de la banlieue genevoise. Tout ça, parce que
son grand-père a contresigné des lois raciales en 1938, que d'aucuns
jugent ordurières, mais qui, somme toute, n'ont rien de si terribles.
(Au fait, vous docteur, vous êtes d'où exactement? Ni Suisse ni
Italien, pas franchement Blanc, hmmm?) Un prince de rien. Rien en
somme. Il est tellement compréhensible qu'il ait au moins envie de
régner sur quelques péripatéticiennes qui lui obéiraient au doigt et à
l'oeil, de les vendre, de les offrir à quelques riches hommes d'affaires,
d'en faire ses choses, comme le Roi-Soleil et ses courtisanes. Là,
voyez, docteur, il se sent royal, ce prince, il prend du galon. Et puis,
pour étendre un peu son empire et sa force, il rêve de maîtriser le
hasard, il truque des machines à sous. Il a sa cour de flatteurs.
D'ailleurs, docteur, vous êtes bien silencieux. C'est Freud qui vous
impose le silence? Mais, pour moi, docteur, cinquante minutes sans
un compliment, c'est un peu long. Ça vous irait, une entrée gratuite
au Casino de Campione d'Italia contre un éloge?

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