Juan Roman, Juan Pablo, Hernan Jorge et les autres*
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de Juan Roman, un 16 juin à
Gelsenkirchen. Tu es entré, tu t’es assis, personne ne t’a
remarqué. Ils rient, comme des bossus, comme des baleines,
comme des amoureux. Ils rient d’un rire joyeux et débridé, celui
des fous et des enfants. Tu essaies de te souvenir de la dernière
fois où tu as ri ainsi. Peut-être justement lorsque tu avais mis
deux buts à Thierrens un soir de novembre, voici vingt ans, avec
Cossonay III, renversant ainsi la vapeur d’une défaite en cours. Tu
riais, il faisait froid, et les huit spectateurs t’avaient applaudi. Toi,
tu étais champion du monde. Juan Roman et les autres ont la joie
en eux, comme ils l’avaient sur la pelouse tout à l’heure. En une
minute, autant dire une éternité, 24 passes et un tir d’Esteban
Matias, ils avaient mis un but de grâce et de folie, un but que tu
voudrais raconter aux incrédules et aux tristes, aux passants et
aux méchants. Toi, tu étais resté la bouche ouverte, tu avais crié,
et tu avais ri aussi. Au ralenti, le ballon n’en finissait pas de
passer de l’un à l’autre, n’en finissait pas d’écrire son chemin de
beauté. Le monde pourrait être ainsi, tu te dis, tourner rond entre
les uns et les autres, danser, glisser de délicatesse en cadeau, de
caresse en finesse. Et que les grincheux qui invoquent l’argent et
la corruption et le nationalisme aillent se faire voir, même s’ils ont
raison. Dans ce vestiaire bleu pâle et blanc, tu ne veux rien
connaître avec ton cerveau, tu ne gardes que ces rires, qui sont
pareils à ceux de ta fille, de ton fils, de ton amoureuse,
parfois.Rien que pour cela, cela vaut le coup, tu te dis. Tu as ri, tu
as oublié tes soucis d’impôt et/ou de prostate, de coeur et/ou de
coeur, tu avais l’âge de ton fils, tu étais bien.$
*Riquelme, Sorin, Crespo, joueurs de football argentins

