Cher Monsieur Gianadda,
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Avant que Saturne ne meure et que, à jamais, je me taise, je
voudrais, cher Monsieur, vous écrire ceci. Vous ne m’adressez
plus la parole et vous pensez que je suis le plus mauvais critique
d’art de Suisse romande depuis ce jour où, journaliste à L’Hebdo,
j’ai eu le malheur de détester l’exposition que votre fondation
consacrait aux tauromachies de Picasso. Persona non grata dans
votre musée, il m’a fallu désormais payer mes entrées et
acheter les catalogues d’ordinaire offert aux gens de presse.
Vous avez la rancune tenace. Et aussi profonde que le furent, à
mon égard, vos largesses. Car je vous dois beaucoup, cher
Monsieur. Mon premier article en 1989, paru dans La Tribune de
Lausanne, était consacré à Hans Erni dont vous célébriez le 80e
anniversaire. Vous m’avez reçu en personne et fait visiter les
lieux. Plus tard, alors que vous prépariez une exposition de
photographies, vous m’avez conduit auprès d’un vénérable
vieillard qui portait un Leica autour du cou. Vous lui avez dit:
«Tiens, occupe-toi de lui, c’est un journaliste.» Cet homme,
c’était Cartier-Bresson auprès de qui j’ai passé deux heures qui
comptent dans la vie. Grâce à vous, mon noviciat s’en est trouvé
largement facilité, il y avait comme un tapis rouge déroulé
devant chacun de mes premiers pas de chroniqueur.
Puis vint la fausse note, ce billet de rien du tout contre un artiste
que je n’aime décidément pas, hormis Les demoiselles
d’Avignon, ce fabuleux quintette de catins dont le vingtième
siècle procède. Cet article, vous l’avez pris comme une attaque
personnelle. J’ai compris cela en observant les jingles pub de
votre fondation où vous apparaissez dans votre costume
d’académicien, affublé de vos décorations largement méritées.
Cette façon de vous poser devant un tableau, de vous coller à
une sculpture vaut toutes les professions de foi. Vous aimez
tellement la peinture, vous aimez l’art si fort que vous en oubliez
tout recul critique. La prochaine fois, de grâce, reculez un peu
qu’on voie les oeuvres. De mon côté, promis, juré, j’apprends
l’alphabet de Picasso.

