LA CHRONIQUE ANTISCIENTIFIQUE

Un pays mourant de sérieux

L’expression consacrée – mort de rire – est radicalement fausse.
Personne n’est jamais mort de rire. En revanche, beaucoup de
gens et surtout beaucoup d’institutions périssent faute de
parvenir à se moquer d’eux-mêmes. Comme le Titanic, ils se
prennent tellement au sérieux qu’ils finissent par heurter un
iceberg et par couler en chantant Plus près de toi, mon Dieu.
La Suisse contemporaine est en déficit d’autodérision: elle n’ose
rire d’elle-même de peur de perdre la bonne opinion qu’elle
entretient de tout ce qui la concerne. Pendant un demi-siècle,
elle a refusé d’entrer aux Nations Unies de peur de violer sa
neutralité. Depuis qu’elle y est, elle n’a eu aucune raison de crier
au viol. Il faut donc croire qu’elle ressemble à ces dames d’un
certain âge qui frémissent pour une vertu qui ne court plus
aucun danger.
De même elle se refuse avec une vertueuse indignation à entrer
dans l’Union européenne qui mettrait à mal sa démocratie. On
sait d’ailleurs que l’Europe est une abominable dictature,
encerclant de ses armées menaçantes le réduit inviolé de nos
cimes aussi immaculées que nos institutions. Dès lors, nous
dépensons volontiers 4 milliards par an pour entretenir trois
brigades blindées, afin de résister au prévisible assaut par les
Français et les Autrichiens. Cette armée dès lors ne sert à rien
contre les émeutiers, les terroristes ou pour défendre nos
ambassades à l’étranger. C’est l’armée impuissante qui convient
à un pays neutre: en protégeant de dangers inexistants, elle ne
risque pas d’être impliquée dans un conflit réel.
Si nous parvenions à rire une bonne fois de nous-mêmes, nous
pourrions liquider les mythes poussiéreux de la neutralité, de la
démocratie directe, de l’armée de milice, du gouvernement de
concordance… Si nous ne parvenons pas à en rire, nous en
mourrons.

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