LA LETTRE D'AMOUR

L’auteur infatué

Eh bien voilà, Benoît, c’est aujourd’hui ton tour. Après deux ans à
dire du mal de tout le monde, cette lettre-ci te revient bien.
Saturne meurt? La belle affaire! Faire rire n’est donné qu’aux
meilleurs, et il faut croire que tu n’en étais pas. Quel échec tout
de même, quel naufrage. L’analyse sans complaisance dira que la
posture du railleur ne sied guère aux moralistes. Tu voulais
écorcher, dénuder, ricaner, tu n’auras qu’ennuyé, sermonné,
chapitré. Tu rêvais d’être baptisé espiègle, te voilà reconnu
pion et, finalement, régent, quand tu souhaitais fronder.
En cause, cette stupide fatuité qui du reste t’aura fait nommer
cette chronique Lettre d’amour et qui tient encore ta plume à
l’instant. Comme si quiconque avait jamais eu réellement besoin
de ton amour ou, plus prosaïquement, de ton blanc-seing et de
ton jugement pour agir, pour travailler, même mal, mais au plus
près de sa conscience. Comme si, surtout, ton rendez-vous
fielleux, ta paresseuse critique des besogneux, te valaient une
quelconque rédemption. Ce serait alors reconnaître que l’auteur
n’a jamais été très éloigné de son sujet. C’est assez vrai, tout
compte fait.
En cause aussi ce regard, amer d’abord, bientôt aigri, sur ce
temps de faux-semblants, de mensonges permanents, de fausse
liberté de parole. Ce temps mort d’inconstance où tout le monde
baise tout le monde en disant que c’est normal, que la passion
vaut la raison, que le plaisir vaut tout. Ce temps tellement affreux
qui fait du faux l’égal du vrai et du beau l’égal du laid. Comment
rire en un pareil grincement et quelle satire trouver en cet
égorgement?
En cause enfin cette hargne vaniteuse – adolescentesque ou
sénile, c’est selon, mais il n’y a pas de milieu – à se maudire soimême.
Stupide, arrogante, infatuée posture: comme si
l’automutilation avait pu te préserver de ces douleurs, de ces
blessures, finalement de ce décès.
Saturne est mort; il n’en a rien été. Juste ce mot: tu as échoué.

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