SOUVENIRS

Nos éclats de rire

Deux ans et demi de vie d'une rédaction, c'est des milliers de
souvenirs. Allez, tournée générale, un fou rire chacun!

L'amour sans les mains
Dans le journalisme, ce qu'il y a de délicieux bien sûr, c'est de poser
des questions. Mais, au fond, de vraies questions, il n'y en a souvent
qu'une. Ce jour-là, en sortant du bureau d'Ariane où l'on a discuté du
sujet – un homme qui s'est fait greffer les deux mains avec celles d'un
mort –, elle me suggère: «Et si tu lui demandais ce qu'il pense de faire
l'amour avec les mains d'un autre?» En surface, l'enthousiasme,
l'euphorie bien sûr, j'en arracherais mes habits de joie, «dingue»,
«formidable», «que n'y ai-je pensé!». Mais, en profondeur, la terreur.
Dans le train qui me mène à Lyon, je me la répète sur tous les tons,
cette foutue question. Façon psy: «Et, sur un plan inconscient, qui
caresse madame, vous ou l'autre?» Rentre-dedans façon copain de
paillasse à l'armée: «Mon gaillard, tu la rends plus heureuse
aujourd'hui qu'autrefois?» Façon statisticienne: «Et, grâce à cette
paire de mains, combien d'orgasmes?» Ou façon elliptique: «Et
autrement? Ça va?» Celle-là, je l'aime, je serais bien tentée de m'y
tenir. Durant toute l'interview, j'y pense, à cette question, je la remets
à plus tard. Je regarde ces mains, je les imagine qui me soufflettent
juste après la question, qui me menacent, qui me renvoient du
laboratoire. Et puis, in extremis, comme ça, sur le pas de porte, je la
lui pose. Et lui: «Cette question, je l'adore. Permettez que je vous
serre la main?»
Béatrice Schaad, journaliste

Quand ça sent le gaz
Le rire en panoplie. Des figés, embarrassés, bêtes, de circonstance,
retenus, méchants, fatigués, pouffés, éclatés. La séance de Gaz,
comme on l'appelle – les brèves satiriques –, c'est un laboratoire de
rire. Y a même des rires qui font pas rire du tout à une séance de Gaz.
Des totalement dépités. Ça se passe généralement le matin (ça déjà,
c'est pas drôle), 9 h 30, les trois misérables journalistes de la
rédaction et notre rédactrice en chef, nous nous réunissons. Pour faire
rire justement. Dans la très sérieuse salle de conférences, au bout de
la longue table, la cheffe s'installe, ouvre son petit carnet de notes, lit
à haute, intelligible, mais souvent très monocorde voix (elle a mal
dormi, Ariane?), une information – version superexcitante «economie
suisse se positionne sur Swissmetal», ou superinspirante «Le tunnel
de Glion ouvre.» Et elle attend. Attend que les trois mal réveillés que
nous sommes, l'oeil glauque noyé dans la tasse de café, rebondissent.
Elle a donné l'info, maintenant faut faire la chute, comme on dit.
Comme ça, à la criée. Sortir le gag du siècle qui, telle une pub
Danette, ferait se lever la terre entière de joie et de bonheur. Elle
attend donc. Et nous, on se dit que, si on était bon, on dirait un truc
superpoilant, juste là maintenant. «Alors economiesuisse, des idées?»
Pfff... Soupir. Silence. Effroyable moment de solitude. Re-soupir.
Chercher dans le regard de l'autre une quelconque forme de solidarité
humoristique. «On pourrait dire un truc du genre, heu, tu vois, ben
economiesuisse et Swissmetal, ben, heu, c'est comme un bras de fer.
Non?» Pas un pet de rire dans la salle. «Metal, fer, tu comprends?»
Bon sang, pourquoi elle fait pas venir Meury à ces séances de torture?
Envie de se creuser un trou et d'y mettre la tête. La cheffe, elle,
contracte sa lèvre supérieure, mauvais signe. Dents serrées, rougeurs
nerveuses: «Bon, on n'est pas drôle du tout, là, je vous signale.»
Ariane, ça m'a toujours fait rire que tu dises ça.
Nathalie Ducommun, journaliste

«T'es toujours là, mon chou?»
Lausanne, 3 heures du matin, emmitouflé dans un manteau de laine
vierge. Voilà une demi-heure que j'attends celle qui, désormais,
m'appelle «mon chou». Une jeune Française, fille de joie peu frileuse,
qui officiait sur les trottoirs lyonnais, lors de la Coupe du monde 1998.
Le témoignage clé, la source maîtresse, de mon enquête sur la
possible hausse de la prostitution durant le Mondial allemand. Mais
bon sang! que fait-elle? Une demi-heure déjà! Je peine à croire que le
gros porc – souffle court, teint rubicond – qui l'a embarquée tout à
l'heure, soit si performant. J'espère qu'il n'est rien arrivé à ma petite
Française. Non, vraiment. Parce que c'est pas tout, mais il va bien
falloir que je le rende, moi, mon papier. Horreur. J'imagine déjà, non
sans effroi, l'édito d'Ariane de vendredi: «Chers lecteurs, ce numéro
comporte une page blanche, parce que notre stagiaire, au lieu de
bosser, était «aux filles» dans la nuit de mardi à mercredi. Nos
excuses.» Je me rassure comme je peux. Tout à l'heure, alors qu'elle
et moi parlions sur le trottoir, en bon mac que le «client» a
certainement cru que j'étais, j'ai pensé à relever son numéro de
plaque. Un Neuchâtelois. J'entame mon deuxième paquet de
cigarettes. Et quinze minutes plus tard, enfin: «T'es toujours là mon
chou?» Je me retourne. C'est elle et Dieu que l'envie m'en brûle les
lèvres: «Evidemment! Et toi? C'est à cette heure-ci que tu rentres!
T'as pas honte. J'étais mort d'inquiétude!» Enfin, passe pour cette fois,
je n'en dis rien et me contente d'un «oui et alors, en 98, vous avez eu
plus de travail durant la Coupe du monde?» Minable. Nous resterons
ensemble jusqu'au petit matin. La nuit presque entière, elle répondra
à mes questions. Je répondrai aux siennes. A l'aube, au Buffet de la
gare, elle tiendra à m'offrir un croissant, mon premier café de la
journée.
Raphaël Muriset, journaliste stagiaire

Faut me comprendre!
Faut me comprendre! C’était en énorme, sur une vitrine, juste devant
la rédaction. Cette rédaction presque exclusivement composée de
femmes. Intelligentes, jolies, drôles, actives, moqueuses, critiques,
sans concession, claires, cartésiennes, créatives, affairées,
rationnelles, inventives, bosseuses, sérieuses, élégantes, aimables,
laborieuses, cohérentes, créatrices, méthodiques, bâtisseuses,
malicieuses, frondeuses, ironiques, promptes, facétieuses,
entreprenantes, hardies, courageuses, décidées, intrépides, subtiles,
diligentes, clairvoyantes, astucieuses, douées, sagaces, perspicaces,
pénétrantes, correctes, sociables, spirituelles, brillantes, séduisantes,
enjouées, coruscantes, melliflues, importantes, réfléchies, sages,
conséquentes, impatientes, organisées, structurées, belles, zélées,
assidues, exactes, régulières, solides, souriantes, ingénieuses,
adroites, douées, malignes, informées, acides, prévenues, instruites,
avisées, éclairées, circonspectes, attentives, valeureuses, énergiques,
indomptables et aguerries. Faut me comprendre! C’était sur une
vitrine, en énorme et juste devant la rédaction:
«BOUTIQUE DE LA FEMME MODERNE: LIQUIDATION TOTALE.» Eh ben,
ça m’a fait un bien fou.
Benoît Couchepin, journaliste

«10-1 dans la gueule!»
A propos de la une de Saturne: Mondial, un seul but: écraser la
France, de bleu! «Moi je suis française et fier de l'être... Alors votre
bouquin vous pouvez vous le mettre dans le cul! Je trouve scandaleux
de faire quelque chose comme ça. Et j'espère que vous allez vous
prendre 10-0 dans la gueule!» Un exemple parmi d'autres, des
nombreuses réactions élogieuses et colorées de nos lecteurs, que j'ai
eu le bonheur de recevoir deux ans durant.
Bien sûr, j'ai aussi eu le plaisir de relever d'autres messages plus
encourageants, comme les nombreux poèmes envoyés aux premières
heures de Saturne qui se déclinaient alors en info, satire et poésie. Ou
les visites impromptues à notre rédaction. Particulièrement celle de ce
gaillard moustachu qui attendait alors plus de mordant de Saturne et
qui est revenu récemment pour régler son abonnement en mains
propres... près d'une année après son échéance. Ou encore, dans un
registre plus agressif, cet énervé de chez les énervés, outré que nous
ayons osé décapiter notre nouvelle conseillère fédérale, et qui refusait
de quitter nos bureaux, nous invectivant comme un forcené. Mais,
surtout, je garderai en mémoire les innombrables messages de
soutien et de sympathie à l'annonce de la disparition de Saturne, des
messages touchants et pénétrants d'un lectorat qui va nous manquer.
Alexandre Brunner, assistant de la rédaction en chef

Ma nuit maçonnique
Surtout ne rien refuser. Aller partout pour parler du journal, planter la
graine, lui donner une existence, des ailes. Animer un débat,
participer à la table ronde, courir à Berne, Sion, Lausanne, Vevey,
Neuchâtel, Le Bouveret. Les businesswomen, les profs, les ados,
l'école technique de truc, le collège de chose, le Rotary de Sion, le
Lions Club de Genève, les spécialistes du graphisme, du tourisme, de
la diplomatie suisse, le café philo, le débat sur les notes, les PME, la
FER, l'IUKB, le CPCG, pouf pouf. Une valse de thèmes, tous les tenir,
débrouille-toi: le journalisme est-il un être social, à quoi sert-il, y a-t-il
une vie après Ringier, pourquoi créer un autre journal, Saturne un an
après, pouf pouf. Le plus fou, le plus énorme, c'était quand même
cette nuit d'avril 2005: une loge franc-maçonnique. Rendez-vous à 20
h 30 dans un parking sombre. Bizarre. Un homme débarque, me
demande de le suivre vers une vieille baraque. Les escaliers sont
pourris, pas éclairés, t'es dingue, Ariane. A la question posée pour
détendre l'atmosphère, il répond qu'il est croque-mort. De mieux en
mieux. Antichambre. Il revient me chercher, frappe la porte avec un
grand bâton et ouvre la salle. C'est pas vrai, ça ne peut pas être
comme ça, comme dans les films. Les rangs, les étoles, les ceintures,
les gants blancs, la bâche de ciel étoilé, les bougies, le fil à plomb, les
rituels: «Frère président, je vous présente...» Je fais quoi, là, je ris ou
je pleure? Y a une caméra quelque part? Elle est où, la limite? S'ils
enfilent une cagoule, Ariane, tu te barres. Bon, ben, quand faut y
aller... Je déballe mon truc, pourquoi Saturne, ça au moins je connais.
Les questions passent par un homme au marteau, au bout de chaque
moitié de salle: «Frère président, puis-je demander...» Ça garde
l'envie de jouer, les grands garçons? Ils s'amusent de mes yeux
écarquillés, m'offrent une petite truelle. Ça se passait sous des étoiles
peintes, un soir d'avril, quoi de plus saturnien?
Ariane Dayer, rédactrice en chef

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