Denis
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu te nommes Denis23, tu as été cloné à partir de Denis1,
comme dans un roman de Houellebecq, sorti à l’époque de ton
ancêtre premier. On lit cet auteur pour le bac, aujourd’hui,
unique rescapé littéraire du XXIe siècle, il y a si longtemps. Tu es
seul chez toi, tu regardes un document de papier, retrouvé dans
une armoire, et qui a déjà quatre cents ans. C’est une sorte
d’album, avec des photos de visage. Des joueurs de foot. Ceux
qui n’ont pas été clonés sont morts. Tu regardes alors des
images de naguère, la Coupe du monde 2006. Il n’y a plus de
foot aujourd’hui. Tu vois les buts, tu vois les bras au ciel, tu les
vois rire surtout. Ce matin, tu as essayé de rire devant ta glace,
mais tu sais bien qu’on ne rit plus depuis au moins Denis17. Tu
repasses les vieux films. La qualité est médiocre mais ils rient.
Maniche rit, Klose rit plus encore, Frei rit, ils rient tous. Ils courent
et ils rient. Ils sont morts. Tu retrouves d’autres vieux papiers.
Denis1 avait écrit sur le rire des Argentins dans Saturne. Ce
devait être bien, ce drôle de mouvement du visage. Denis1 avait
une fois tellement ri qu’il avait eu mal aux muscles pendant une
semaine. Peut-être que Maniche et Cambiasso l’Argentin ont eu
mal aussi aux muscles du visage en Allemagne. Il faudrait faire
des recherches. Denis1 semble, selon son journal, être intéressé
par le phénomène. Les Suisses aussi riaient en ce temps-là,
quand Frei marquait. Certains avaient même été vus embrassant
leur voisin, pour rien, pour le plaisir, pour rire. Ils sont morts.
Denis1 aimait le foot et les rires, devant le match, dehors, dans la
rue. On devrait essayer de réapprendre. Denis18 dit qu’il a
encore réussi une fois, et puis plus rien. Il s’est même suicidé
pour cela, pour n’avoir pas réussi à rire. Denis19, apparu donc
précocement, n’a pas osé essayer. Tu devrais t’entraîner, en
regardant Maniche et Frei, il y a si longtemps.

