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FEUILLETON

Cadavres exquis
EPISODE 1. HABITÉ PAR LE TALENT CULINARO-CRIMINEL, LE COMMISSAIRE
CELESTINO CELESTINI DÉCOUVRE, CE JOUR-LÀ, UNE NOUVELLE VICTIME.


par BENOIT COUCHEPIN

«Une truffe, rien d’autre.» Ce fut sa première épitaphe. Et l’origine
d’un repas. Celestino Celestini, commissaire de son état, immigré
de la deuxième génération, était enquêteur par profession et gour-
met par confession. A chaque crime, à chaque enquête, il attribuait
sa recette.
Et sa carte était assez étoffée. Il y avait la purée de céleri aux noix et
noix de St Jacques et son jus de lime à l’huile de noix. Recette testée et
approuvée au terme d’une enquête sur l’accident de chasse d’un Don
Juan de la majorité: testicules explosés à la chevrotine, des éclats de ses
noix sur l’entier du sous-bois et cette remarque insensée du brigadier:
«ça, pour jouir, il a dû jouir…»
Il y avait aussi le mille-feuille d’aubergines aux champignons. Une pré-
paration inaugurée et plébiscitée après qu’une contractuelle fade fut
écrasée par un 4x4 de paysagiste excédé et à l’instant justement ou
le brigadier s’extasiait: ça, pour accélérer, il a dû accélérer…»
Il y avait encore le filet de boeuf en croûte de Parme et embeurrée de
choux-pommes aux graines de sésame, l’incontestable réussite d’une
enquête sur un trafic avec l’Italie voisine de semence de taureau
congelée. Le couronnement aussi de ce propos désabusé du brigadier
après le coup de filet: «ça, pour des boeufs, c’étaient des boeufs…»
«Quelle truffe, mais quelle truffe!», se dit Celestino Celestini
en attendant le brigadier. Et lui, justement, Louis Costanti, arrivait avec
le procureur: «ça, pour du gratin, c’est du gratin.»
Et c’était vraiment du gratin. Député au Parlement, chef incontesté
de la majorité, grenouille de bénitier, cafetier-viticulteur… Bref!
C’était une béchamel d’enfer entre deux couchettes de wagon-lit.
Celestino Celestini en était encore à l’élaboration mentale de son
chef-d’oeuvre culinaire qu’on l’interrogeait déjà: «Qu’en dites-vous,
mon cher?»
Une sacrée affaire, soupira le commissaire en supputant son goût.
Vous l’avez dit, reprit le procureur en soupesant son politique coût et
les pressions sur le parquet. Je ne veux qu’une chose, m’entendez-vous
Celestini? Pas deux. Juste une: le nom de son tueur. N’enquêtez pas
sur ses liens, n’enquêtez pas sur ses affaires, n’enquêtez pas sur ses
contacts, ça nous mènerait trop loin. C’est une histoire sans histoires,
sans strates, sans couches, sans rien. Avec un mort juste et juste un as-
sassin. Pas de farce, hein Un mort, un assassin, c’est tout. M’avez
compris?
- Ça risque d’être fort, salivait le commissaire.
- Vous le fait pas dire, reprit le proc.
- Ça, pour en chier, ça va en chier…» ponctua le brigadier et ce fut sa
seconde épitaphe.
Les autres, d’épitaphes, elles furent à l’avenant. Dans l’ordre,
l’Evêque: «Dieu ait son âme»; l’Evêque en privé: «Dieu ait son âme,
hé, héhé, héhéhé…» Sa femme: «Sa présence m’était indispensable, sa
perte…» L’opposition: «Il manquera.» Et enfin ses politiques amis:
«Bon! Qui pour lui succéder?»