L'ENQUÊTE
«Je suis psychologue pour chiens»
Grégory Hays a eu du flair, il a trouvé une niche professionnelle
promise à un grand avenir: psychologue canin. A quoi ressemble la
séance de psychothérapie de Médor? Le psy a accepté Saturne dans
ses consultations.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Dans un jardin public de Genève, un étrange équipage. Devant
marchent le psychologue et sa patiente. Au bout d'une laisse. Elle
c'est une Golden à poil ras mais à gros problèmes. Juste derrière, ses
maîtres trottinent fidèlement au rythme de leur chienne, attentifs au
moindre signe de pathologie. Dans le groupe, seul l'animal à quatre
pattes a l'air détendu. Il progresse truffe au vent sans avoir l'air
embarrassé ni par son ça, ni par son surmoi. En revanche, tous les
autres qui avancent sur leurs pattes arrières ont les yeux rivés vers
l'animal, l'air tendu. Ils vivent leurs premières minutes de
psychothérapie canine. Ces deux beaux-frères adorables, veufs, se
partagent une chienne - «plus pratique au moment des vacances». Ils
ont décidé de miser le tout pour le toutou, offrir à leur bête à poils une
dizaine de séances chez le psy «pour la retrouver», «l'aimer à
nouveau comme nous l'avons fait depuis 9 ans, 8 ans et demi pour
être exact». La fracture infâme, imprévisible s'est produite lorsque
l'objet de leur amour est brutalement devenue coprophage (en terme
laïque s'est mise à manger ses crottes) au point de dégoûter ses deux
co-propriétaires et de mettre à mal leur affection. «Peu à peu, j'ai
senti la distance s'installer. Vous savez, ces choses-là c'est difficile à
décrire.»
L'analyse du psy, posée après une longue séance d'écoute des deux
hommes puis une autre d'observation de la chienne est formelle: la
bête est névrosée, elle souffre d'un double discours. Tout poilus qu'ils
soient, «les chiens souffrent comme nous d'angoisses» affirme
Grégory Hays. Freud voyait en la femme un continent noir, il y aurait
donc un continent à poil ras ou long, c'est selon. Dans le cas précis,
l'un des beaux-frères est permissif, l'autre est sévère, durant la
promenade ce jour-là, tous deux n'arrêtent d'ailleurs pas de se
houspiller - «arrête de la tirer, oui mais toi arrête de la laisser dormir
sur ton lit, tu vois bien ce que dit le docteur» - et le comble dans une
vie de chienne, la bête vit entre Annemasse et Genève - «elle est
écartelée entre deux univers culturels». Pour le maître suisse c'est
clair: «Du point de vue de l'autorité, les Français ne sont pas tout à
fait comme nous.» Résultat, l'animal est devenu la cheffe des deux
beaux-frères: «Cette chienne, bon Dieu, elle a pris le meilleur de
chacun de nous. Mon beauf est plus lâche, moins dur, je me suis
adapté à lui, j'aurais pas dû.» C'est elle qui dicte entre autres l'heure
des sorties «et qui bientôt choisira les programmes TV», menace le
psy.
Pour la soigner, il va falloir lui faire oublier les deux types de
communication qui la déboussolent. La mettre en quarantaine: plus
personne n'a eu le droit de lui parler durant une semaine. «C'est une
thérapie manipulatoire.» Et enfin, ce jour-là dans le jardin publique,
réapprendre à ne faire plus qu'un, à donner les mêmes ordres, à
manier la laisse à l'unisson. Le psy donne l'exemple, il alterne coups
de laisse et caresses sur flanc de la bête. «Là vous assistez à une
thérapie corporelle, le plus efficace pour déconstruire une mauvaise
éducation.» Le plus tendre des deux maîtres frémit à chaque coup
comme si c'était sur son corps que l'on tirait. Mais le résultat est là, la
chienne file droit. Pendant que le psy devise avec les maîtres du
travail sur l'inconscient, la chienne bâille: «Ne vous y trompez pas, ce
n'est pas de l'ennui, c'est le signe qu'elle est entrain de résoudre des
contradictions internes.»
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