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L'ENQUÊTE

Là, un Labrador Golden souffre d'un couple en déliquescence.
D'ailleurs la femme, si elle a forcé mari et chien à voir un psy, rate
systématiquement les séances, «alors que les voir en couple ferait du
bien à leur chien. Il faudrait arriver à les réunir les deux sur la même
optique sinon, la femme prend un malin plaisir à dire que le chien
n'évolue pas et l'homme ne trouve aucun défaut à son compagnon.
Du coup, la crise empire». Ce qu'elle exige du psy: que jamais le chien
n'attaque les petits-enfants qui viennent au jardin. «Le chien sent qu'il
est l'objet de tensions, il sait que le maître le sort pas pour lui faire
plaisir à lui mais pour éviter les engueulades. Et ça, c'est lourd à
porter, mettez-vous à sa place.»
Désormais, Grégory Hays a décidé d'enseigner l'empathie. En mars
paraissait la première petite annonce pour recruter et former de
futurs psychologues canins, les réponses sont aussitôt arrivées en
masse: 260, honorable si l'on sait que devenir psy pour bête à poils
coûte 4800 francs. Grégory Hays a été plus sélectif que pour l'entrée
d'un master en business administration (MBA) à Harvard, il n'a retenu
que 12 candidats «pour ne pas saturer le marché». Et puis, il les
voulait «vierges de tout». Vides de toute mauvaise éducation, «tout
sauf des pros du chien qui arrivent en conquérants». Depuis quelques
semaines, qu'apprennent les douze prophètes? De l'éthologie, de la
physiologie, de la psychologie, de la diététique, des soins, de la
législation.
Mais si son entreprise permet de payer bien plus que les
croquettes de sa chienne, c'est surtout grâce à sa clientèle de jour,
ses patients canins. A qui il propose un «forfait-réussite» dont on
n'obtiendra pas le prix global mais néanmoins quelques sérieux
indices: les thérapies classiques durent entre 12 et 14 séances à
raison de 200 francs l'heure. «Amorti sur 10 ans, ce n'est pas cher.»
Si l'on est parfois tenté de penser qu'en tout homme sommeille un
chien, il est certain qu'aujourd'hui ils sont très nombreux ceux qui
pensent qu'en tout chien sommeille un homme pour qui rien n'est trop
beau: égards, soins et grosses factures. La Suisse a d'ailleurs modifié
le statut juridique de l'animal dans ce sens et ceci sous l'impulsion du
très réputé parlementaire Dick Marty, ancien procureur du Tessin.
Depuis 2002, la loi tient compte de la valeur affective de l'animal,
l'indemnité en cas de blessure ou d'assassinat sera évaluée en
fonction (un aveugle pourrait demander davantage). Le droit du
divorce est lui aussi touché: en cas de séparation du couple par
exemple, le juge pourra attribuer la propriété de l'animal à la
personne qui offre les meilleurs soins.
Encouragés par un marketing à grande écuelle, les Suisses
dépensent chaque année environ 765 millions de francs rien que pour
nourrir les chiens et les chats. L'amateur de bonne chère Jean-Pierre
Coffe n'a pas encore mis sa langue dans cette sorte de pâtée, mais
l'industrie alimentaire garantit des vaches pas folles et une
alimentation peut-être encore plus équilibrée que pour les humains.
La psychologie s'inscrit dans ce fol amour.
Au fil des consultations, Hays apparaît clairement plus comme le
psychiatre des hommes que de leur animal. Obligé souvent de
recadrer la conversation sur les problèmes de la bête à quatre pattes
plutôt que sur ceux de son maître ou de sa maîtresse à deux jambes.
Confesseur des temps modernes, éponge des solitudes, homme de
compagnie de femmes esseulées dans des villas de quartiers huppés,
essuyeur de larmes de vieillards abandonnés, papier-buvard de la
détresse d'enfants cabossés par l'existence, il a toutes les fonctions.
Hays débarque en plein divorce, en plein deuil, en plein isolement
bref, en pleine souffrance. Le chien meilleur ami de l'homme? Meilleur
prétexte surtout pour aboyer sans en avoir l'air, un appel au secours.