Doris Leuthard: c'est louche!
Comme la candidate au Conseil fédéral n'a rien de louche, pour le
Palais fédéral, c'est insupportablement louche. A quand les coups de
bâtons?
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Elle a tout. Elle brille plus fort que les phares d'une Audi cinq portes
toutes options de Merenschwand en Argovie où elle est née. Doris
Leuthard est là, incontestable. Unique promise à la succession du
démocrate-chrétien Joseph Deiss. Calibrée selon les canons exigés
par la liturgie de l'accession au Conseil fédéral: urbaine mais avec
quelques restes de ruralité, Suisse alémanique mais toujours prompte
à se rappeler que, outre la Bahnhofstrasse, la Suisse compte aussi
près de deux millions de Romands et, tiens, même quelques
Tessinois; UDC compatible tout en restant quand même démocratechrétienne
dans l'âme. Et, surtout, c'est une femme, enfin. Elle a tout
juste, donc. Mais en Suisse, quand une candidature n'a rien de
louche, c'est insupportablement louche.
En conséquence, opiniâtrement, certains commencent à lui chercher
des poux. Pas forcément où il faudrait, non. Rien sur son programme:
ni sur la façon dont elle mordra le premier réfugié dès son installation
au Conseil fédéral. Ni si ni comment elle liquidera Swisscom en mains
privées sans le moindre état d'âme. Non, la critique est ailleurs.
A en croire le Blick, elle aurait fomenté le coup de son accession au
Conseil fédéral depuis le berceau ou presque. La chute de Ruth
Metzler, le déclin puis l'annonce du départ de Joseph Deiss: elle aurait
tout prévu. Comme d'autres fourbes avant elle dans un drame
shakespearien, elle aurait attendu, tapie derrière la tapisserie. Pas
joli. Et puis, elle aurait trop de charme et, comble de la luxure, elle en
userait. Elle serait partie «trop tôt». Ainsi que l'a relevé une de ses
collègues de parti, Lucrezia Meier-Schatz. Enfin, le pire, le plus
problématique, le plus critiquable, elle serait trop parfaite.
Diable, mais d'où vient que, en Suisse, même quand une candidate
s'impose d'elle-même, on s'obstine à lui chercher des noises, à
touiller dans la soupe politique pour y trouver de quoi renvoyer
l'assiette en cuisine? Pour l'auteur alémanique de Si Dieu était Suisse,
Hugo Loetscher, la réponse dépasse les simples joutes électoralistes
et touche plus profondément dans le fonctionnement politique
helvétique: «Chez nous, on aime avant tout ce qui est moyen, à
commencer par le talent. Pour être toléré, il ne doit surtout pas être
excessif.» Traduit par l'avocat genevois Charles Poncet, cela donne:
«La Suisse, c'est le pays des m&m.». Euh... les pastilles de chocolat?
«Non, m&m pour moyen et médiocre.» En Suisse, le côté si parfait de
Doris Leuthard finit par être blessant, comme un reproche.
«Notre démocratie n'aime pas les gens 100%», continue Hugo
Loetscher. Et, à l'évidence, Doris Leuthard en est une: 100% politique,
qui redresse le parti, alors qu'on le donnait pour mort; 100% vivante
et médiatique, qui sourit à s'en décrocher la mâchoire, alors que la
caméra ne tourne pas encore; 100% causante. Là encore, loin de la
moyenne. «Trop d'éloquence blesse le Suisse, elle le heurte», assure
Hugo Loetscher qui rapporte cette scène entre Gottfried Keller et le
peintre Arnold Böcklin. Les deux artistes se retrouvent pour boire un
verre. Quand. soudain, arrive le neveu de Böcklin. Alors que, depuis
plusieurs minutes, personne ne pipe mot, il lâche: «Il est bon ce vin.»
Pour Gottfried Keller, tout ce bruit, c'est insupportable. «C'est gênant,
les gens qui parlent trop.» Selon Hugo Loetscher: «La mentalité suisse
veut qu'on réfléchisse intensément avant de prononcer un mot, alors,
vous imaginez quand quelqu'un en prononce deux de suite.»
Pour l'avocat genevois Charles Poncet, Doris Leuthard a des manières
aux antipodes des autres candidats au Conseil fédéral. «La Suisse est
conçue, pensée, construite pour qu'un seul individu n'ait jamais le
pouvoir.» Doris Leuthard, qui le veut, le dit et n'envisage rien d'autre
que de le prendre, jure dans le paysage. «Imaginez tout de même
que, pour être élu au Conseil fédéral, Pascal Couchepin a fait
semblant de n'avoir aucun avis sur rien pendant dix ou douze ans.»
Un sacré rôle de composition, en effet. Mais auquel Doris Leuthard ne
songe même pas à devoir se plier.
Au fond, l'accession de l'Argovienne au Conseil fédéral constitue, pour
le sociologue Bernard Crettaz, ni plus ni moins qu'une
«transgression». Voilà qu'au Palais fédéral on succombe au
phénomène de l'icône. Pas encore la Star Academy, mais pas loin.
«On s'est toujours refusé en Suisse à focaliser sur une personnalité, à
se laisser séduire, même si on en avait très envie. On voulait bien
jouir mais caché.» Avec Doris Leuthard, c'est une nouvelle ère qui
s'ouvre, façon star system où la personnalité d'une candidate prend
le pas sur son programme. Un peu à la façon de Ségolène Royal en
France.
L'icône ici n'est pas n'importe qui. «Pour une fois, le PDC n'a cherché
ni Marie Madeleine, ni la Sainte Vierge», s'étonne Bernard Crettaz.
Pour lui trouver une figure plus proche, c'est dans l'Ancien Testament
qu'il fouille, «quelque part entre Ruth ou Esther», des figures fortes,
aventureuses, belles, compétentes, presque effrayantes pour qui n'en
a pas l'habitude. «Elle ne ressemble à aucune des femmes qui ont
accédé au Conseil fédéral jusqu'ici. Car elle n'a ni le côté
pédagogique de Ruth Dreifuss ni l'insolence de Ruth Metzler.»
Autant de différences qui expliquent sans doute que, sous couvert de
brassées de compliments, certains dans son parti se soient évertués à
la ligoter à son siège de présidente du PDC. Son challenger, le
conseiller aux Etats fribourgeois Urs Schwaller, a versé des larmes de
crocodile durant plusieurs jours. «On a couvert Doris Leuthard de
compliments aussi lourds qu'une camisole de force, s'amuse la
radicale valaisanne Cilette Cretton. Ses opposants auraient été si
heureux de la voir cantonnée à des tâches domestiques, car c'est
bien ainsi qu'il faut voir le job de présidente de parti. On est l'utile
faire-valoir des ambitions d'autrui, une porteuse d'eau, on balaie, on
poutse, on range pour que la maison ait belle allure. Le rôle idéal
dans lequel on tolère les femmes en politique. Mais celle-là a
parfaitement le potentiel de siéger au Conseil fédéral.»
Passant outre les accusations larvées de mettre son parti en péril,
Doris Leuthard a eu le courage de rendre son tablier. Elle est
désormais lancée vers le Conseil fédéral. Mais attention, prévient
Bernard Crettaz «le retour de bâton sera rude. Le petit monde
politique va très vite se détester de s'être aussi facilement laissé aller
à l'admirer. Il va se le faire payer. Autant qu'à elle», assure-t-il. Pour
le sociologue, la chasse est ouverte: «On va se mettre à fouiller sa vie
privée, ses affaires, vous allez voir», redoute-t-il.
Sentiment comparable chez Hugo Loetscher, convaincu que
l'emballement en politique est tout sauf suisse. «Que se serait-il
passé si le Bon Dieu avait été suisse?», demande-t-il. Pas grandchose
en somme, car le Suisse a ceci de commun avec Dieu qu'il sait
admirablement se contenter d'observer. Si Dieu était Suisse, il dirait
non à la candidature de Doris Leuthard, il la démolirait. Et,
stupidement, il passerait à côté d'une nouvelle ère. Définitivement
plus politique après celle de Joseph Deiss. La messe est dite.
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